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Arts croisés
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Une autre façon de "faire" sa rentrée côté Lettres...

La rentrée littéraire, sans être "derrière nous" puisque les prix les plus courus de l’Hexagone sont encore à décerner, est néanmoins fort avancée - il faut dire qu’elle s’est amorcée, pour les lecteurs, dès le mois d’août : en cet auguste mois où l’été commence d’agoniser - sauf à être "indien" - fleurissent aussi, ceignant les livres frais sortis des presses, les bandeaux "rentrée littéraire". Cette année il y eut encore pléthore de nouveautés, de quoi fournir matière aux habituelles grincheries condamnant une surproduction envahissante qui ne laisse aux professionnels du livre aucune possibilité d’accueillir les ouvrages comme ils le mériteraient. On pourrait aisément, "littéraire" que l’on est, embrayer sur le sujet. Ou bien aller voir ailleurs comment "faire sa rentrée" en se tenant près des livres mais sans mettre le pied dans le marais peu engageant des sempiternelles polémiques livresques qui enguirlandent nos automnes. Par exemple du côté de la Revue Blanche FMR qui centre son troisième numéro sorti au mois d’août sur la page, unité signifiante minimale du livre comme le phonème est l’unité minimale du mot. Autant dire d’emblée que cet ensemble d’articles organisé autour de la page entre en résonance directe avec les contributions qui, en ouverture du 25e numéro de la Revue noire, offraient à travers les époques plusieurs portraits de livres d’exception.
Là encore il s’agit d’établir une corrélation entre la littérature - l’art des mots - et le travail plastique - pictural, ou graphique au sens large puisque l’on ira du dessin au collage en passant par la gravure et le tracé au stylo - corrélation envisagée à l’intérieur de la page, cette surface particulière où l’on parque les textes comme les images, parfois les deux ensemble. Et l’on voit bien vite que s’opère sous un nouvel angle une autre mise en abyme de la revue elle-même faite de pages reliées, et de sa démarche. Se voulant livre traitant de l’art, comment aurait-elle pu ne pas s’intéresser à l’art de faire des livres, puis à celui de remplir une page ?

La page limite - elle a ses lisières. Cadre, surface définie : l’on peut s’y soumettre et tâcher de n’en pas sortir tout en se ménageant d’infinies libertés mais il y aura toujours des artistes, des écrivains pour en faire éclater les frontières. Utiliser la page c’est questionner la notion d’espace et, donc, de limite ; à cette interrogation répond, à la fin de la revue, un autre traitement de l’espace, cette fois à un niveau monumental - mais encore faut-il remettre à sa place, non spatiale, ce qualificatif qui a, explique Kosme de Barañano, trait à l’énergie interne d’une œuvre et non à ses dimensions. La page, si grande soit-elle, peut tenir, si j’ose dire, dans la main d’un regard. Les sculptures qu’Eduardo Chillida a rassemblées dans le parc entourant la ferme basque qu’il a entièrement réaménagée de l’intérieur - elle devient ainsi œuvre elle-même - ou qui, en saillie sur les roches de Saint-Sébastien, égratignent les cieux surplombant l’océan, obligent à un autre regard embrassant la vastitude, par là le vide et, corrélativement, la limite, les bords auxquels se heurte le champ visuel humain.

Espace, emplacement de l’œuvre et du signe... Qu’entre page portant traces et horizon où se détourent masses sculptées soit abordée la question de la place qu’occupe dans la société l’artiste contemporain - en général un touche-à-tout dont le travail emprunte à plusieurs champs d’expressivité artistique - cela va de soi. Michele Robecchi propose du problème une vision synthétique et passionnante, liant les bouleversements esthétiques et ceux touchant au statut de l’artiste aux grands séismes de l’Histoire récente.

Qu’il me soit permis, maintenant, de m’attarder sur la page. Ellle m’est familière puisque, modeste écrivante, elle est au quotidien le lieu où j’évolue - fût-elle "page web" plutôt que de papier, et parfois hostile, déprimante quand elle s’obstine à demeurer "blanche" - le mot étant moins couleur que virginité désertique valant mutité de plume : je parle du trop fameux "syndrome de la page blanche". Page et non pages ni la page : un son qui claque et explose en une seule syllabe accentuée à l’initiale tandis que l’autre est engloutie par le souffle de l’explosion. C’est tout un espace de liberté qui s’ouvre, comme celui que tâche de se ménager Dadamaino ou les utilisateurs de cartes postales forçant comme ils le peuvent - avec une inventivité confondante - les restrictions imposées par l’administration... Liberté du poète aussi dont témoigne Michel Butor à travers ses pages repensées en collages où les morceaux de ruban adhésif deviennent partie intégrante de la composition morcelée servant de recto à ses épîtres. Encore que... recto, verso... en matière de carte postale on ne sait pas toujours où est l’un, où est l’autre - tout dépend de ce que l’on souhaite valoriser et, là, le point de vue du collectioneur est déterminant, nous apprend Enrico Sutrani.

Sous le mot "page" il faut entendre que l’on va entamer un parcours large ouvert questionnant à la fois le signe-trace, le geste qui l’accomplit et le support qui l’accueille. Une réflexion est menée, riche, dense et profonde dont l’acmé est à lire, me semble-t-il, dans l’article que Flaminio Gualdoni consacre à Dadamaino, sans lequel, je l’avoue, je ne me serais pas arrêtée une seconde à ces surfaces blanches saturées de tirets alignés, image d’une itération stérile figurant un vertige sans issue. Sous mon premier regard ces Lettres de l’esprit, ces Mouvements des choses restaient inertes, signes morts. Mais grâce au texte, par lui, quelque chose de ces images m’a atteinte ; j’ai senti mon œil ému et j’ai perçu qu’en effet du sens palpitait - c’est-à-dire qu’il y avait à la surface du réel un subtil mouvement, que s’entendait un rythme et le bruissement d’une démarche créatrice. Parfois le "discours sur" parasite une œuvre et nuit à son potentiel émotionnel. Ici Flamnio Gualdoni donne une clef d’accès à un travail artistique sans l’éteindre - c’est une très belle approche critique. Avec ces pages couvertes de tirets, de croix ou de points ressemblant à des graphiques binaires, on a le sentiment qu’une pensée proche de l’hypertechnologie tend la main à une très ancienne mémoire du geste primitif traçant - celui qui a présidé aux prémices de l’écriture.

Ayant un peu vagabondé, je voudrais, avant de quitter ce troisième numéro de la Revue Blanche, épingler ici quelques-unes de ces phrases rares qui, soudain en cours de lecture, transpercent l’âme par les mondes qu’elles y ouvrent et les vibrations qu’au cœur elles transmettent, tels de célestes diapasons... Dans le désordre, p. 116 : le toucher (...) ce savoir tellurique de la peau ; p. 56 : La forme, les couleurs, les dimensions n’ont pas de sens : le seul problème, pour l’artiste, est de conquérir la liberté la plus totale. ; p. 37 : cet escarpin de Cendrillon qu’est la carte postale ; p. 43 (Jiri Kolar) : Je pense que tout est un produit de la parole [...] Et je pense aussi que la langue est irremplaçable du simple fait qu’elle représente la force tractive de l’expressivité.

J
e sais bien qu’il faut se garder de recourir à l’abrupt "jamais" lorsque l’on veut signifier que de telle fontaine on ne boira pas l’eau, et qu’il faut tout autant éviter "toujours" qui, pareillement, présume d’un avenir dont on ignore tout. Pourtant je prends le risque - infime, je n’en doute pas - de la présomption : me vient sous la plume sans que j’aie envie de m’y opposer que, toujours, oui toujours, je préférerai les voyages FMR, noirs ou blancs, aux autres moyens qui pourraient m’être offerts d’apprendre les arts et d’approcher les variations du Beau au fil des siècles.


SOMMAIRE
Éditorial
, par Flaminio Gualdoni - Page : "Écrire l’art", par Michel Butor ; "Une superbe carte postale !" par Enrico Sutrani ; "Le sens et le jeu", par Jiri Kolar ; "Dadamaino, les faits de la vie", par Flaminio Gualdoni ; "Magie noire", par Rocco Familiari - Archives : "Giacomo Manzù. Un portrait de femme, un Mann, et d’autres histoires", par Arrigo Lampugnani Nigri, Flaminio Gualdoni - Contexte : "Points of Authority. L’artiste contemporain et son importance dans le panorama social", par Michele Robecchi - Portfolio : "Chillida Leku. Lieu de la sculpture", par Kosme de Barañano.
Textes traduits par Sacha Lomnitz.

Rappelons que la revue FMR dans ses deux déclinaisons est en vente dans plusieurs librairies un peu partout en France mais que le siège français des éditions FMR se trouve à Paris - pour vous abonner ou vous procurer les numéros à l’unité aussi bien que les (fabuleux) ouvrages de la maison, vous pouvez bien évidemment passer par le site FMR online, ou bien vous rendre à la boutique parisienne sise 15 galerie Véro-Dodat dans le 3e arrondissement.



Il y a 8921 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 6 novembre 2008 - article3424.html
La Revue Blanche FMR n° 3, août 2008, 120 p. - 100,00 €.
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