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Le spectacle est sous-titré "Allocution poétique". Il y a quelque chose de doux et de posé dans cette expression... Pourtant, Jean-Pierre Verheggen, que l’on sait être un indomptable agitateur de mots, est mentionné comme auteur des textes ; et l’oral est qualifié de hardi. Alors... on ne sait pas trop à quoi s’attendre. Si l’ouverture du spectacle est en effet une allocution s’appliquant à faire résonner de tous leurs creux les expressions figées et les absurdités magnifiques qui abondent dans les discours que prononcent sans compter nos politicien(ne)s lors d’exhibitions plus ou moins ridicules, tout d’un coup la verve folle prend le pouvoir : retentit, tel un coup de tonnerre, C’est d’la viande, la langue ! D’la viande puante ! Suit une cascade d’orifices, de trous par lesquels affluent des télescopages dont on n’aurait pas cru pouvoir saisir la musicalité dans une telle accélération orale - parce qu’à la lecture, déchiffrés dans l’espace plan et pâle de la page, les poèmes de Jean-Pierre Verheggen sont d’un abord un peu chaotique. Mais là... il se passe quelque chose d’extraordinaire : une compréhension magique, immédiate et souterraine qui sollicite autant l’imagination que le raisonnement, a lieu. On n’a pas le temps de saisir, d’emblée, pourquoi l’on est à ce point touché et comment son entendement est ainsi comblé. Mais une fois la salle quittée, quand tout ce que l’on a perçu achève de travailler et de lever comme une pâte fine, on devine quelques-uns des ressorts qui ont permis au petit miracle d’advenir : une conception dramatique parfaite associée à une présence hors pair.

Jacques Bonnaffé ne s’est pas contenté de composer un habile centon à partir des livres du poète ; d’abord il souligne les accents classiques perceptibles dans les gerbes de mots que jettent à pleines phrases les textes de Jean-Pierre Verheggen en insérant, par endroits, quelques vers plus académiques - signés par exemple d’Émile Verhaeren. Et pour montrer un peu de quel bois se chauffe la langue verheggenienne, d’une extrême mobilité, il en a cerné les éclats, les incandescences, par d’autres langages : le politico-médiatique, ô combien ligneux et d’une insondable viduité derrière ses fioritures enflées, en mimant le politicien en représentation, puis le patois picard quand, à la fin, il invite Cafougnette à sa fête orale et hardie.

À l’appui de ce montage textuel brillantissime, une hyperactivité scénique qui ne l’est pas moins. Ce n’est pas de l’agitation venteuse : il se meut toujours en harmonie avec la parole qu’il délivre, court de droite et de gauche lorsqu’elle s’enfièvre, s’immobilise quand le silence s’immisce, le corps aux aguets pour répondre, à l’accent près, à la vibration qu’impose la séquence de mots. Pas plus que le poète ne se tient aux cadres académiques de la langue le comédien ne se satisfait de la scène : il part en coulisses, d’où sa voix continue de retentir, se tient par côté, grimpe à un escalier latéral, se mêle au public, manipule quelques accessoires...

O
n est tout yeux, tout ouïe, happé par l’inflation verbale et gestuelle qui s’épanouit sur scène en un crescendo modulé dont les accélérations se brisent parfois et laissent passer le silence avec, à sa suite, la petite théorie confuse des significations subreptices qui vont scintiller au fond des esprits pour ne développer leurs nuances que pus tard.
Lumières, jeu, déplacements, musique... tous les moyens théâtraux sont convoqués pour lustrer les mots, et frotter à la brosse à reluire les curieuses concaténations qu’on leur a forgées...

Ce ne sont pas des textes qui sont ici mis en valeur mais une manière de puiser à toutes sources ce qui peut "faire langue" et solliciter l’insonscient du spectateur-auditeur. Adjoignant aux textes de Jean-Pierre Verheggen d’autres voix poétiques, fût-ce le temps d’une allusion fugace (comme tel couvercle baudelairien...) et sa propre inventivité scripturale il célèbre autant l’art du poète et son talent de pétrisseur de sons/sens que les fruits qui en naissent.
Pour faire valoir, dans l’espace théâtral, la spécificité de cette matière textuelle inouïe, ni la récitation, ni la profération, ni même le jeu ou l’interprétation, aux sens classiques que ces termes peuvent avoir pour un comédien, ne pouvaient suffire. Jacques Bonnaffé s’écarte de tout cela et offre sur scène quelque chose d’indéfinissable ; il ne sert ni un texte, ni des personnages - il est loin de ce minimum théâtral : il incarne une parole, un rythme, une énergie, une euphorie fusionnelle avec des variations langagières avérées ou inventées. Il accomplit cela de manière quasi miraculeuse ; il entraîne le spectateur corps et âme dans de sidérantes tribulations poético-gestuelles : c’est une bouleversante communion avec ce que les mots ne disent pas à sons ouverts mais instillent en nous à notre insu.

De même que Jean-Pierre Verheggen se situe dans un indéfinissable au-delà de la poésie où signifiants et signifiés sont ébranlés par de puissantes et incessantes secousses sismiques comme rarement ils le sont par les poètes, Jacques Bonnaffé s’envole, le temps d’un Oral décidément bien hardi, dans un ailleurs de la prestation scénique qui laisse pantois. Ces deux artistes étaient faits pour se rencontrer ; ils vont si bien ensemble que l’on imagine mal les folies verheggeniennes jaillissant d’une autre bouche que de celle de Jacques Bonnaffé. Et après avoir assisté à une représentation de L’Oral et hardi, il est bien difficile de lire un livre de Jean-Pierre Verheggen sans éprouver un manque.
Je comprends mieux, me projetant rétrospectivement au Festival de Sarlat, pourquoi Jean-Paul Tribout s’est montré si élogieux envers ce spectacle...


L’oral et hardi
Textes de Jean-Pierre Verheggen*
Conception, mise en scène et jeu :

Jacques Bonnaffé
Scénographie :
Michel Vendestien
Lumière :
Antoin Gallienne et Orazio Trotta
Musique :
Louis Sclavis
Collaboration sonore :
Bernard Vallery
Durée du spectacle :
1h20

* Le spectacle comprend les textes suivants de Jean-Pierre Verheggen :
Loghorra-bouffe (Éloge de la logorrhée) - Artaud Rimbur - Entre St Antoine et San Antoniou (Manifeste cochon) - Liste des personnes que j’ai aimées - Portrait de l’artiste en castafiore catastrophique - Les Grands rêveurs (Litanie pour la bouche de Jacques Bonnaffé) inédit - Vive le Poezi

Voir ici la fiche du spectacle.

Quelques dates de tournée :
9 décembre 2008 à 20h30 : Fécamp - Théâtre Le Passage
14 janvier 2009 à 20h30 : Oyonnax - Centre culturel municipal Aragon
15 janvier 2009 à 20h30 : Antony - Théâtre Firmin Gémier
16 janvier 2009 à 20h30 : Beauvais - Théâtre du Beauvaisis
17 janvier 2009 à 20h30 : Tremblay - Théâtre Louis Aragon
22 janvier 2009 à 20h30 : Saint-Chamond - Mairie
27, 28, et 29 janvier 2009 à 20h30 ; 30 janvier à 19h30 : Sénart - SN
31 janvier 2009 à 20h30 : Chateauvallon - Centre national de création et de diffusion culturelles

... et la tournée se poursuit ainsi un peu partout en France, jusqu’à la fin du mois d’avril 2009.

 



Il y a 7066 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 29 septembre 2008 - article3396.html
Jusqu’au 4 octobre à la Maison de la Poésie de Paris - Passage Molière, 157 rue Saint-Martin - 75003 PARIS.
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