Du 10 au 11 novembre 1630 s’est déroulée une journée décisive pour l’État français : le matin du 10 Marie de Médicis signifiait au cardinal de Richelieu qu’il devait quitter la cour sans attendre. Mais le 11 au soir, Louis XIII confirme le cardinal dans ses fonctions de Premier ministre et, dans la foulée, exile sa propre mère, contraint son frère à fuir, fait emprisonner le garde des Sceaux Michel de Marillac. Ainsi s’affirma l’autorité royale - et le maintien de Richelieu au pouvoir fut un choix déterminant pour la monarchie française.
Quelque vingt-deux ans auparavant, en décembre 1608, Richelieu prenait officiellement possession de l’évêché de Luçon. Soucieux de commémorer ce 400e anniversaire, le Conseil général de Vendée commanda une pièce à Jacques Rampal. Trouvant là matière bénite pour un auteur dramatique - une action resserrée, des rebondissements spectaculaires, des caractères trempés et contrastés qui s’affrontent... - l’écrivain s’empara du sujet et écrivit La Journée des Dupes ou le triomphe de Richelieu. Une pièce en trois actes, et en alexandrins parce que l’alexandrin donne à certaines pièces de théâtre une ampleur, une élégance, une respiration qu’aucune prose ne peut égaler, explique son auteur, encouragé à rester fidèle à cette forme d’écriture par le succès de Célimène ou le cardinal.
La pièce de Jacques Rampal est merveilleusement architecturée, avec un premier acte où l’on voit Marie de Médicis, le duc d’Orléans, et Anne d’Autriche - avec quel empressement, et quelle intensité ! - parler du roi comme d’un déjà-mort et planifier sa succession alors même qu’il est tassé dans son fauteuil, tenaillé par d’intolérables douleurs d’entrailles. Mais il se rebelle contre ces funérailles anticipées, et se redresse plié en deux par la douleur... Richelieu, lui, arrivé là contre toute attente, assiste à ces complots un peu en retrait, bien vêtu de sa robe cardinalice mais mis à genoux par la reine mère. Au dernier acte, Louis XIII a retrouvé quelque prestance et l’énergie voulue pour imposer sa volonté de rallier Richelieu contre sa propre mère, son frère et son épouse - le retournement de situation est radical, d’autant mieux souligné que le second acte est à percevoir comme une charnière, où s’opère avec beaucoup de subtilité mais non moins d’intensité le lent glissement qui conduira au "coup de majesté" (l’expression est empruntée à Arnaud Teyssier, auteur de Richelieu, la puissance de gouverner) final : le roi encore las convie à sa table, dans un pavillon de chasse où il aime à se retirer à l’insu de son entourage, le cardinal et le père Joseph. L’on parle affaires d’État entre liqueur de poire et vin rubescent, en présence d’Elvire et de Perrin, les deux domestiques qui, personnages individualisés, sont aussi les représentants de la vox populi - ce peuple dont Louis XIII avoue se sentir proche.
Dans ce second acte commence de se dessiner un certain Louis XIII dont la figure achèvera de s’affirmer au troisième. Et bien que la pièce porte en extension de son titre "Le triomphe de Richelieu", qu’elle soit le fruit d’une commande commémorative visant à rappeler une date importante dans la vie du cardinal et que Jacques Rampal laisse à celui-ci les derniers mots :
Oui, je suis un pécheur, mais j’ai l’extravagance
D’être un de ces pécheurs qui ont sauvé la France.
c’est la figure de Louis XIII qui émeut, et touche, et s’inscrit in fine durablement dans la mémoire, sans doute parce que c’est le personnage qui, au cours de la pièce, connaît l’évolution la plus complexe : de maladif et quasi mort au premier acte il se hisse jusqu’à l’exercice d’une inflexible autorité royale au troisième, en même temps que se dévoile un peu de son intimité secrète - par exemple ses inclinations pour la musique et le dessin. Il me semble que la scène reflétant le mieux les aspérités profondes de la personnalité du roi est celle où il fait jouer une pavane de sa composition mais ne se met à danser que pressé par sa femme. Peu à peu le dialogue entre les époux s’aigrit et, à la fin, c’est le roi qui oblige la reine à poursuivre la pavane tandis qu’en paroles il l’exile au couvent le temps que se tassent les tumultes - une sentence d’airain prononcée dans les douces volutes d’une musique de salon...
La Journée des dupes est, incontestablement, une "pièce à texte" - mais un texte qui, par-delà ses qualités littéraires intrinsèques, révèle des caractères. En même temps que se déploie l’impeccable enchaînement dramatique apparaissent les individus dans leur humanité, leur humanité d’âme et de chair qui excède leurs fonctions politiques. Le texte et ses finesses s’entendent bien sûr grâce à l’interprétation des comédiens, tous remarquables dans leur manière de porter les mots de l’auteur et d’imprimer à leur personnage une individualité tout en nuances. Cette valorisation du texte et des caractères achève d’être polie par un décor dépouillé - un sol nu, un fond de scène peint d’un ciel ennuagé - et une mise en scène qui oscille ente théâtralité exposée - l’espace scénique se peuple d’éléments de mobilier apportés, ôtés ou déplacés à vue par les comédiens eux-mêmes ; chaque acte s’ouvre avec quelques vers d’une chanson de rue entonnée par la servante, interventions-phylactères évoquant les cartons du cinéma muet - et réalisme de premier degré - les costumes et le mobilier sont "d’époque", la table du roi au second acte s’orne de deux chandeliers dont on allume soigneusement chaque bougie, les verres sont réellement emplis de boissons... mais dont on ne peut, de sa distance de spectateur, déterminer s’il s’agit réellement de liqueur de poire ou de vin !
Petit... bémol cependant : la musique. Quand elle n’accompagne pas les chansons de rue - elle a alors, comme pour la pavane du roi, une agréable couleur Grand Siècle - et qu’elle devient ponctuation narrative - avant le lever de rideau, à la clôture, et de-ci de-là d’acte en acte - elle enfle et prend des accents hollywoodiens qui évoquent davantage une superproduction en Technicolor que le spectacle fin et délicat auquel on assiste...
Mais ne finassons point à l’excès : hormis ces quelques bouffées de musique un rien mal seyantes - étant bien entendu que cette appréciation ne regarde que mon ouïe - cette Journée des Dupes est d’abord un texte délectable, interprété avec grâce, délicatesse et sobriété - donc un spectacle qu’il ne faut pas manquer.

Je ne saurais clore cette chronique sans cligner du clavier au Festival des Jeux du théâtre de Sarlat car c’est à lui que je dois la double motivation qui, ce 9 septembre, m’a conduite au Théâtre 14 : ayant vu cet été l’adaptation des Trois Mousquetaires signée Pierre Matras, j’étais très curieuse de retrouver Louis XIII, Richelieu et Anne d’Autriche dans une histoire théâtrale différente. Mais j’étais surtout avide de découvrir un autre texte de Jacques Rampal, dont j’avais tant apprécié voici deux ans Célimène et le Cardinal.
Sarlat, ou le Festival des Jeux de la découverte...
La Journée des dupes ou le triomphe de Richelieu
Texte de Jacques Rampal
Mise en scène :
Yves Pignot
Avec :
Florian Cadiou, Daniel-Jean Colloredo, Emmanuel Dechartre, Didier Niverd, Cécile Paoli, Rachel Pignot, Julie Ravicz, Benoît Solès, Stéphane Valin
Décor :
Jacques Voizot
Lumières :
François-Eric Valentin
Musique originale :
Fabien Colella
Costumes :
Eve-Marie Arnault
Chorégraphe :
Sophie Rousseau
Maquillages et coiffures :
Rose-Edmonde Tacail
Durée du spectacle :
Environ 2 heures
Il y a 7537 signes dans cet article.