Dans un essai épris de liberté et marqué par une grande érudition, Salah Stétié nous peint les portraits des origines, une manière de nous dire, par l’entremise de la poupée, que la vérité est plurielle.
La poupée est un être mystérieux qui jouit d’un grand capital de poésie, ce qui lui offre le loisir, à l’heure de l’index vengeur pointé en son espèce, de ne proposer, dans une volte-face à qui s’apprêterait à la haïr, que sa face enfantine toute de candeur rusée... Quand on dit poupée, ne pense-t-on pas aussi à la femme, cette marionnette lancée sur le marché des désirs, nourrie des poèmes ou des soupirs d’un prétendant, se riant des amoureux transis, se fâchant, peut-être, de leurs prétentions, ne pouvant, pourtant, s’en passer, intoxiquée qu’elle est de ces œillades car la poupée est une charmeuse, une enjôleuse qui est ballottée d’un désir l’autre ; elle devient alors le reflet infatigable de l’être qu’elle singe, cette mécanique pathétique qui (se) dupe la première dans tous les jeux de la condition humaine.
D’autant plus que, dès qu’elle s’anime et prend le nom de marionnette, elle dépouille l’homme de tous ses oripeaux : la poupée peut s’avérer accusatrice, elle ira jusqu’à mettre à jour, par l’acte d’une éventration sauvage, l’intériorité vide de l’homme... et ses quelques ressorts idiots. Goethe, Kleist, Lorca, Ghelderode ou Alfred Jarry ont écrit des textes pour des théâtres de poupées, requérant contre la société par le biais d’une boule de chiffon tirée par des fils invisibles. Un moyen bien facile de contourner toute forme de censure.
Venant du fond des âges, cette mariole ou mariolette, nom altéré de la petite figure de plâtre qui désignait, au Moyen-Age, en langue française, la Vierge Marie des représentations religieuses, confiées à des "marionnettes" par des jongleurs ambulants, tireurs de fils et manipulateurs de bobines. Cette poupée qui joue (Gaston Baty) s’installera en Europe et prendra le nom de Puppe en Allemagne, de puppet en Angleterre, de titere en Espagne et de buratino ou fantoccino en Italie.
L’homme a très vite compris le rôle que pouvait avoir cette poupée animée, et il s’en servira d’appui et de levier à son action dans et sur le monde. Philosophie prudente qui permet un rapport à l’origine simple et candide avec l’aide de cette poupée qui peut à loisir se complexifier si la marionnette humaine a, face à elle, la marionnette symbolique et mentale avec laquelle elle engage un intense dialogue d’interférence(s).
Mais la poupée n’a pas qu’une origine religieuse, même si dans la plupart des cas cela s’avère exact : il faut remonter bien loin pour tenter d’y voir une once de commencement. Est-ce dès le XIXe siècle avant JC, en Égypte ? ou vers le XIe siècle avant JC, mais en Inde cette fois, que des marionnettes à tiges verticales et horizontales permettaient aux conteurs de produire les récits du Mahâ-Bharata ? Sans oublier les extraordinaires poupées de la tribu nourrie d’ombre de Java, et les fameuses poupées Hopi de l’Arizona... En Chine, cependant, mille ans avant JC, les marionnettes ont perdu leur origine sacrée pour devenir des marionnettes guerrières ou farceuses.
Alors entrent en scène la dérision et la gestuelle caricaturale pour bien nous préciser, à nous autres humains, la très subtile mécanique de l’ambivalence existentielle où, sans cesse pris, libérés puis repris, nous vacillons et nous nous débattons... Exorcisme alors que ce théâtre de chiffon où l’homme ira confier à ces poupées la ténébreuse aventure de le représenter dans le cadre d’une scène qu’il voudra capitale sur une scène concrète qu’il imaginera volontiers sacrificielle - ainsi que cela a été souligné par Antonin Artaud et quelques autres...
Car la poupée n’est pas que représentation, ce serait une erreur de croire qu’elle est logée à la seule enseigne du visible. La poupée peut être assidue à faire partie du visible mais c’est aussi pour préserver le peu d’intimité qui lui reste dans le décor devenu décorum. Si la poupée nous regarde, elle ne s’éloigne que plus encore de nous en toute hâte, toujours nous regardant et toujours se dérobant jusqu’à disparaître dans son propre signe inaltéré... Car la poupée est, face à la mort, l’une de nos bornes.
Oui, la poupée est fille de l’ombre comme l’homme est fils de la poussière, et la querelle sur les origines de son théâtre est bien insignifiante face à la question qui nous taraude : d’où nous vient-il que ce théâtre d’ombres soit si intimement lié, chez l’homme, à son sentiment de n’exister qu’au sein de l’inexistence. Et quel est ce lien d’insertion à la fois point de départ de tous nos mythes, la formule de notre destin ?
Et l’homme, comme Kleist, ne voit-il pas dans la femme une poupée et une marionnette ? De Rimbaud à Rilke, les chants ne manquent pas qui célèbrent les aspects de la jeune femme pétrifiée par la douleur de l’amour, absentée ou morte : poupée donc, "Ange et poupée"... Soumission au très pur décret de la Beauté œuvrée par le malheur, selon l’intuition de Baudelaire...
Et Stétié de conclure qu’à son sens, rien de plus désespéré ni de plus désespérant qu’une poupée dans la mesure où elle dit avec ingénuité la vacuité de notre condition. Grâce à elle nous parvenons alors à ne pas céder à la panique même si notre conscience suit sa pente naturelle... Nous gardons nos distances, nous fermons les yeux, comme la poupée qui a reçu cette délégation de pouvoir. C’est la poupée qui parvient à dire ce que nous n’aurions jamais pu dire en face à nos enfants : qu’ils ne sont rien. Et ils ne seront rien, tout comme nous, juste des images brassées par le jeu des obscurs qui se pratique depuis des millénaires.
Et les fillettes découvrent alors, à travers la poupée, les toutes premières ébauches d’une sexualité brumeuse qu’elles enseigneront aux garçons. Puis, poussant le mimétisme, elles se métamorphoseront en poupées de sorte que, les garçons ayant grandi, ils puissent jouer avec elles et souvent se jouer d’elles. Et la vie ira son rythme...
Tout cela se passant, on s’en doute bien, avant l’âge de l’Internet car son influence sur la philosophie de l’image et sur le fondement ontologique de l’homme, personne encore n’a osé l’étudier...
NB - Les éditions courantes publiées par Fata Morgana sont distribuées par Les Belles-Lettres. Pour les éditions originales et les tirages limités, vous pouvez vous les procurer par l’intermédiaire de leur site.
Il y a 6441 signes dans cet article.