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La Dispute (m. en scène de Filip Forgeau) - Sarlat 2008
  
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Théâtre
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En rouge et noir

Qui de l’homme ou de la femme fut le premier à se montrer inconstant et volage en amour ? À cette question que l’on croirait issue de ces pastorales si fort goûtées jadis, où bergers et bergères lettrés font assaut d’éloquence pour exposer leurs théories concernant sentiments et passions, Marivaux tâche de répondre non par la simple théâtralisation de discours rhétoriques fourbis par ces artistes de la conversation familiers des grands salons des XVIIe et XVIIIe siècles mais en utilisant comme argument dramatique une histoire à consonance fabuleuse, située en Orient - sans doute faut-il de l’exotisme pour décrire une expérience humaine extrême...

Un jeune prince et sa fiancée Hermiane s’interrogent sur les origines de l’inconstance amoureuse. L’un et l’autre tiennent pour certain que la première infidélité n’a pu être commise que par un homme - quelqu’un d’assez hardi pour ne rougir de rien - mais Hermiane croit que son compagnon, en toute insincérité, s’accorde avec elle par pure galanterie. Le prince révèle à la jeune femme qu’il existe un moyen de trancher le débat : son père, en butte à la même question quelque vingt ans auparavant, a initié une expérience censée apporter, à long terme, une réponse irréfutable. Sur son ordre, quatre enfants, deux garçons et deux filles, ont été pris au berceau puis maintenus dans le plus parfait isolement en un palais perdu au cœur de la jungle, confiés aux soins d’un couple de serviteurs noirs, Carise et Mesrou. N’ayant pour horizon humain que les deux serviteurs, chacun a ignoré l’existence des trois autres enfants jusqu’à l’adolescence. Lorsqu’ils se rencontreront, leurs réactions seront ainsi pures de toute influence culturelle. Le moment étant venu de provoquer les rencontres le prince invite Hermiane à regarder Églé, Azor, Mesrin et Adine se découvrir...

L’on sourit d’abord de voir Églé, puis plus tard Adine, s’émerveiller de leur visage dont elles aperçoivent le reflet pour la première fois - Églé se trouve objet charmant, Adine s’estime si belle, si belle, qu[’elle se] charme [elle-même] toutes les fois qu[’elle se] regarde ; l’on s’attendrit de ces mains tenues naïvement, de ces sourires tendres échangés, on s’amuse beaucoup d’entendre les deux jeunes filles s’insupporter parce que chacune se juge la plus aimable et la plus belle au monde alors qu’Azor et Mesrin, dès qu’ils sont face à face, entreprennent de devenir amis - Mesrin à Azor : votre mine me convient, mettez votre main dans la mienne, il faut nous aimer. Il y aurait, déjà, fort à dire sur cette façon d’opposer les attitudes féminines et masculines, qui dénote une certaine misogynie. Mais ce serait s’aventurer dans l’analyse de la pièce de Marivaux, ce dont il ne saurait être question ici. Remarquons simplement que le texte d’origine a des intonations badines, pétillantes et légères qui, cependant, ne peuvent occulter tout à fait ni la cruauté de l’expérimentation conduite par le Prince - expression assez terrible, au fond, du pouvoir qu’un être humain peut exercer sur d’autres êtres humains - ni sa portée philosophique. Ainsi ne peut-on ignorer ce qu’il y a à lire dans La Dispute quant à la notion de pouvoir, à la définition de "l’état de nature", à la part qui revient à l’inné et à l’acquis, à l’opposition entre l’être et le paraître, etc. Notre regard d’aujourd’hui, modelé par les apports des sciences cognitives et psychologiques, reconnaîtra aussi, entre autres, l’exposition du processus par lequel l’individu parvient à différencier le moi du non-moi...


On se dit alors que le propos de La Dispute est bien plus grave qu’il n’y paraît, qu’il outrepasse le problème de l’inconstance amoureuse. C’est probablement à cette gravité fondamentale que Filip Forgeau a été sensible ; loin de suivre l’avis prodigué dans l’introduction qui a été écrite à la pièce dans une édition publiée dans les années 50 par La Guilde du Livre (maison suisse qui a cessé ses activités) - sans doute ne gagne-t-elle pas à être montée avec faste : il y faut seulement de la jeunesse et de la grâce - il a placé sa mise en scène sous le signe de la ténébreuse beauté et de la magnificence baroque. Empreinte d‘une profonde sensualité, elle s‘accompagne d‘une scénographie extrêmement savante et s‘organise autour d‘un somptueux décor tout de cendres et d’écarlate, inspiré par les ruines fumantes du théâtre La Fenice de Venise, détruit pour la troisième fois par les flammes en 1996. Au centre se dresse un grand miroir - d’abord masqué par une reproduction du célèbre portrait de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur, de l’École de Fontainebleau, il perdra son tain et deviendra le lieu d’apparitions-disparitions sidérantes. Devant ces restes encore grandioses, un ruisseau est simulé par des morceaux de miroir brisés au creux desquels expirent de petites flaques d’eau...

Il faut dire que Filip Forgeau n’a pas monté La Dispute, mais une adaptation*. D’abord l’histoire est sensiblement transformée : ce n’est plus le père du Prince qui est l’initiateur de l’expérience, mais le Prince lui-même. Et le couple idéal qui surgit à la fin chez Marivaux disparaît. Puis, empruntant la voie ouverte jadis par Patrice Chéreau, il a écrit un prologue constitué d’une mosaïque d’extraits puisés un peu partout dans l’œuvre de Marivaux qu’il a transformée en un dialogue entre le Prince et Hermiane, deux personnages qu’il souhaitait étoffer - une intention que l’on comprend d’autant mieux qu’ils vont prendre en charge la part démiurgique du rôle dévolu aux deux serviteurs noirs Mesrou et Carise.
Si l’essentiel du texte d’origine a été conservé, la réécriture de Filip Forgeau donne en effet un relief considérable au couple Prince / Hermiane, l’un et l’autre admirablement interprétés par un charismatique Féodor Atkine, tout de noir vêtu, tenant une cravache, portant culottes et bottes de cuir, chemise à jabot et veste cintrée, et une impressionnante Nicole Kaufmann, altière et élancée, parfaite androgyne de silhouette comme de voix, elle aussi de noir vêtue - large pantalon aux mouvements souples, longue chemise boutonnée haut.

Tous deux commencent de jouer devant une immense tenture rouge, l’espace scénique est réduit à une étroite bande laissant juste la place d’une luxueuse méridienne recouverte de velours rouge. De ce salon paraît sourdre un érotisme sulfureux se parant d’élégances - un peu de Sade et de Laclos instillé dans l’univers marivaldien...
Puis tombe la tenture et se révèle, donc, ce théâtre défait mais beau encore de sa désolation... Le Prince et Hermiane s’éclipsent - à demi seulement ; s’ils ne parlent plus guère leur présence muette reste tangible : de temps à autre, si l’on se détourne des comédiens occupant la scène, on entraperçoit leur profil dans l‘ombre des loges maintenues obscures... lls veillent, fantomatiques silhouettes à mi-chemin entre absence et présence.

Au couple enténébré qui a ouvert le jeu répondent les quatre jeunes gens, Azor, Églé, Mesrin et Adine, dont les tenues claires laissant nue une moitié du corps - les jambes pour les filles, le buste pour les garçons - métaphorisent, en même temps que la parole donnée au corps et au désir, l’innocence native, le commencement, la révélation. Presque adultes, ils n’en sont pas moins au matin de leur vie : Églé, qui arrive d’abord, découvre son visage dans le ruisseau - et c’est une leçon de langage : elle apprend à prononcer "ru-i-ssô" ; apercevant Azor, elle entend le Prince lui chuchoter que cet objet s’appelle un homme. Les découvertes continuent lorsque viennent Adine, puis Mesrin. En identifiant l’autre, on explore les frontières du soi ; cette étape fondamentale du développement de l’être humain donne lieu à une belle dramaturgie du reflet et de l’écho s’appuyant sur le miroir, le ruisseau simulé et les parallèles vestimentaires.

En même temps que les quatre jeunes gens se découvrent surgissent adversité, rivalité, velléités de possession et de luttes... Tensions qui se traduisent par de complexes chorégraphies, parfois statiques - Azor et Églé, face à face pour la première fois, tendent leur index l’un vers l’autre comme Dieu et Adam au plafond de la chapelle Sixtine - mais le plus souvent extraordinairement dynamiques comme lorsque tous quatre se lancent dans une sarabande effrenée autour du miroir, devenant fantômes à la voix caverneuse dès qu’ils passent derrière. En bons démiurges, le Prince et Hermiane ne dédaignent pas d’intervenir furtivement, histoire d’influer sur cette volcanique affectivité qui bouleverse les couples et met en mouvement des corps très éloquents : les gestes et attitudes des comédiens sont extrêmement sensuels ; hommes et femmes se lèchent le bout des doigts, s’enlacent, se tiennent embrassés, les peaux nues se frôlent... Cela va jusqu’à une reconnaissance mutuelle plutôt crue : lorsque Mesrin et Azor se rencontrent pour la première fois, ils s’identifient comme "hommes" en s’empoignant l’entrejambe !

Ces incessants chassés-croisés se déroulent au rythme des fluctuations désirantes, elles-mêmes soumises aux prises de conscience successives des jeunes innocents ; portant 
enfin à son acmé la sensualité très physique qui imprègne leur jeu, Azor, Adine, Églé et Mesrin se poursuivent, se croisent, se fuient et se rapprochent, se touchent, puis finissent par s’étreindre et s’embrasser tour à tour... de l’autre côté du miroir, devenus spectres comme si l’abandon aux désirs les projetait hors de l’histoire que le Prince a entrepris de raconter à Hermiane. Laissant les quatre jeunes gens à la frénésie fantomale de leurs ébats, ils mettent un point final à leur débat, concluant que vices et vertus, tout est égal entre hommes et femmes. Hermiane cependant, amère, quitte le Prince qui, resté seul sur scène, ferme alors délicatement la boucle de la pièce en reprenant, le regard lointain, cette phrase que sa première réplique isolait à peine :
Remarquez-vous, Hermiane, la clarté du jour ?
Le spectacle s’achève ainsi sur un ultime jeu d’écho, auquel l’obscurité croissante de la nuit où finissait de s’abîmer le Jardin des Enfeus donnait - petit miracle du plein air... - un relief singulier.

L’adaptation textuelle de Filip Forgeau confère à l’œuvre de Marivaux une sombre et inquiétante gravité qu’accentuent, avec une sublime justesse, le décor et la mise en scène, tous aspects confondus, qui en a découlé. Ce qui excède la problématique de la constance amoureuse et que Marivaux maintient sous-jacent est ici creusé, accentué, accusé comme les traits d’un visage "taillé à la serpe". Par cette adaptation qui traverse les époques, partant en amont de Marivaux par le portrait de Gabrielle d’Estrées et la référence à Michel-Ange pour s’inscrire dans notre aujourd’hui en accrochant au passage les riches exubérances de l’âge baroque et les ténébreuses élégances raffinées jusqu’à l’exténuation du décadentisme fin-de-siècle, l’on comprend que les progrès successifs ont laissé sans réponses quelques nœuds métaphysiques et non des moindres - qu’est-ce que l’état de nature ? Quelle distance sépare l’être du paraître ? Qu’est-ce que "moi", etc.

Serti dans un décor fastueux, ce spectacle total convoquant la danse, la peinture, par moments la pantomime et le théâtre de masques, qui expose par ailleurs avec art la profondeur d’un propos philosophique plus aiguisé que dans la pièce d’origine et affirme subtilement sa propre théâtralité, cette Dispute-là, donc, fut une véritable splendeur visuelle - laquelle n’eût été que poudre aux yeux si elle n’avait servi d’écrin à de merveilleux comédiens qui ont restitué avec autant de talent que d’énergie la manière très personnelle et fascinante dont Filip Forgeau a revisité la pièce de Marivaux.

La Dispute
Pièce en un acte et en prose de Marivaux
Adaptation et mise en scène :
Filip Forgeau
Assistant à la mise en scène :
Hervé Herpe
Scénographie :
Alain Pinochet
Avec :
Féodor Atkine, Hélène Bosc, Arno Chéron, Julien Defaye, Soizic Gourvil, Hervé Herpe, Nicole Kaufmann
Peintre décorateur :
Claude Durand
Costumes :
Josette Rocheron
Musique originale :
Reno Isaac
Univers sonore :
Fabrice Chaumeil
Lumières :
Thierry Vareille
Durée du spectacle :
1h40

* - Le texte de l’adaptation écrite par Filip Forgeau est publié par les éditions des Cygnes dans la collection "Les inédits du 13". 58 p. - 10,00 €.
** - Les photos illustrant cet article ont été prises par Marcel Lacrampette.



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Isabelle Roche, le 8 août 2008 - article3362.html
Représentation donnée le vendredi 18 juillet 2008 au Jardin des Enfeus.
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