Couleur Aquitaine
Tous les ans, un des trois dimanches couverts par le Festival de Sarlat est estampillé "Société des auteurs". Est ainsi labellisée une journée qui, par sa configuration particulière - un seul billet permet d’assister à une lecture suivie d’un repas que spectateurs, artistes et organisateurs dégustent en commun, après quoi le public rejoint sa place pour un second spectacle - porte à son apogée la convivialité festivalière et honore dignement l’aide que la SACD, la fameuse société créée par Beaumarchais, accorde au festival depuis ses débuts.
Cette année le programme de la Journée SACD arborait tout entier les couleurs de la région Aquitaine - parfait témoignage du souci constant qu’ont le comité du festival et le directeur artistique de mettre à l’honneur, parmi les spectacles choisis, les œuvres et les créations d’artistes locaux. Avec une lecture de chroniques écrites par le Bordelais Claude Bourgeyx et la représentation d’une pièce signée Robert Poudérou, natif de Messignac en Dordogne, consacrée à Montaigne - dans laquelle en outre Étienne de la Boétie, Sarladais de naissance, est amplement évoqué - on ne pouvait rêver plus belle présence régionale...
Outrageusement vôtre...
Entre Claude Bourgeyx et le Festival de Sarlat, c’est déjà une longue histoire. Jean-Paul Tribout a fait sa connaissance à travers Claude Piéplu interprétant des textes tirés de son recueil Les Petites fêlures. Conquis par le spectacle, il le programme à Sarlat. Il découvrit ensuite les pièces de théâtre de cet auteur et, quand cette année il fallut choisir l’œuvre qui allait être lue, le directeur artistique pensa à ces Petits outrages réunissant en un volume publié en 1984 par Le Castor Astral un florilège de chroniques hebdomadaires parues il y a une vingtaine d’années dans Sud-Ouest Dimanche. Cette première édition est aujourd’hui périmée : Le Castor Astral a récemment réédité le livre et, à cette occasion, l’auteur a retouché quelques textes - du toilettage d’écriture, dira-t-il, mais rien de changé quant au fond - puis donné des titres à chacun d’eux.
Souvent parties d’une idée jetée sur le papier ou d’une réflexion surgie à l’improviste qui sera développée sur un mode un peu errant, ces chroniques sont d’une étonnante variété thématique et tonale. L’on trouve pêle-mêle de brèves historiettes où des personnages sont confrontés à des situations flirtant avec un fantastique gore ou absurde - une jeune femme gênée à la taille par l’élastique de son slip finit coupée en deux par ce même élastique ; un homme amputé d’une jambe noue des liens d’affection avec son membre tranché au point de lui chercher une compagne... - des textes moins narratifs où des comportements douteux sont poussés jusqu’au plus abominable de leur logique - tel "La chasse aux nains" qui, soit dit en passant, souleva un scandale lors de sa parution - et des développements cyniques jusqu’à la drôlerie autour de problématiques actuelles - quel avenir pour le théâtre quand on en vient à proposer des représentations dans une vespasienne ? Quel sens donnent à la démarche artistique un sculpteur sur boudin... et l’amateur qui goûte (sic) ses œuvres ??? - ou de notions éminemment métaphysiques - ah... se demander quelle peut être la nature de Dieu et Le chercher au fond d’une passoire... Sans oublier de savoureuses variations sur ces affres de l’écriture et ces épineuses délicatesses sémantiques qui pavent sournoisement le chemin de tout écrivain.
C’est à partir de la seconde édition que Jean-Paul Tribout a élaboré la matière de la lecture, constituée d’une sélection de chroniques réorganisées selon un ordre qui n’est pas celui du livre, et dans lesquelles il a déterminé des rôles qu’il a répartis entre Dominique Paquet, Philippe Meyer et lui-même - à la première les incarnations féminines et les questions d’écriture, au second les discours à résonance professorale ou critique, quant à Jean-Paul Tribout, il avait, en règle générale, le privilège de s’interroger sur Dieu. Était ainsi construit un véritable "tout" dramatique, avec une progression et une cohérence interne parfaitement marquées - la lecture débutait avec un texte évoquant le théâtre et les trois coups puis s’achevait avec trois chroniques où se dit la mort du narrateur. La dramatisation était mise en valeur par la manière dont les trois lecteurs ont tenu le rôle qui leur avait été attribué, et le spectacle fut plaisamment clôturé par un "bis" plus ébouriffé, où des textes épars furent dits à la suite comme on enfilerait des perles au bel orient, histoire de saluer l’auteur installé au premier rang.
À voir la brillante prestation des comédiens, se donnant la réplique sans le moindre temps mort et qui, loin de se borner à varier les inflexions de voix et les mimiques, jouèrent littéralement ce qu’ils lisaient - seul le regard, revenant vers le lutrin supportant les feuillets imprimés, attestait qu’il s’agissait bien d’une lecture - je me disais qu’il y avait derrière cela une longue préparation. Il paraît, dixit Jean-Paul Tribout, qu’il n’en a rien été... Alors le talent des trois lecteurs n’en est que plus remarquable !
Sous leur impulsion ces chroniques qui résonnent "à la Desproges" quand on les lit pour soi, dans l’intimité du tête-à-tête avec le livre, se sont parées d’une vitalité qu’on ne pensait pas leur convenir. Et le travail de construction fut si bien mené, les répliques rebondissaient avec tant d’à-propos que l’ensemble s’écouta fort bien alors que ces textes supportent mal d’être lus en continu car chacun exige un temps d’ "arrêt sur mots" pour être appréhendé à sa mesure.
Pendant un peu plus d’une heure, l’on s’est beaucoup, et finement, diverti. Après les saluts, le public, enthousiaste à en juger par ses applaudissements nourris, bénéficia d’un temps pour réagir à ce qu’il venait d’entendre. Les textes de Claude Bourgeyx sont de ceux qui, à moins de faire grincer les dents ou lever les poings quand on les comprend à un degré qui ne leur sied pas, engendrent un rire sérieux, qui interroge alors même que l’on se tient les côtes, et les échanges pré-dînatoires tournèrent essentiellement autour de leur comique dérangeant. Très vite l’on parla de Pierre Desproges, de ce dont on rit et comment on en rit, de ce qui a changé dans la propagation et la réception des œuvres humoristiques ou satiriques depuis sa disparition... Les constats sont affligeants : alors qu’on le dirait omniprésent sur nos chaînes de télévision et dans les salles de café-théâtre, l’humour d’aujourd’hui, sous ses dehors souvent provocateurs voire grossiers, s’inscrit en définitive dans un "culturellement correct" envahissant dont il est, semble-t-il, de plus en plus difficile de sortir.
L’heure serait donc grave pour l’irrévérence et les pieds de nez trop appuyés confinant aux bras d’honneur... Inquiétant. Très inquiétant, certes. Mais pas au point de porter ombrage aux plaisirs de bouche que l’on apprécia en conversant plaisamment, avant d’aller rencontrer un Montaigne au soir de sa vie tel qu’imaginé par Robert Poudérou et incarné par Laurent Benoît...
Les femmes de Montaigne
Robert Poudérou écrivit cette pièce* voici une quinzaine d’années. Diffusée sur France-Culture en 1991 sous le titre Parce que c’était lui, parce que c’était moi, puis jouée au Théâtre de poche-Montparnasse en 1992 intitulée cette fois Dieu que la femme me reste obscure, elle est depuis régulièrement montée. Benoît Marbot la reprend avec un nouveau titre, Montaigne et le commerce conjugal, plus attractif pour le public paraît-il parce qu’ainsi est mis l’accent sur les questions de couple, auxquelles on est particulièrement sensible aujourd’hui. On tend d’ailleurs à présenter la pièce comme une admirable réflexion sur le couple, le mariage, l’amour, les femmes... Pourtant, si l’on voit en effet Montaigne tour à tour assailli par son épouse Françoise et sa "fille d’alliance" Marie du Jars de Gournay, chacune à sa façon se plaignant de n’avoir pas obtenu de lui l’attention tendre et l’amour qu’elles en espéraient - ce sont alors de savoureux dialogues, fins et émouvants, où le grand homme répond comme il peut, se remet en question, doute... - l’écoute attentive laisse entendre un propos bien plus large.
Vêtus de costumes superbes, évoluant avec grâce et retenue, les comédiens campent à merveille ces personnages illustres ; les mots que leur prête Robert Poudérou, élégamment choisis et accompagnés de citations empruntées à Montaigne, ont un beau velours d’authenticité. Tandis que Marie et Françoise expriment leurs frustrations, Montaigne médite et s’interroge sur ce qu’il a pu manquer au cours de son existence...
Le décor est réduit mais parfaitement éloquent : un bureau et une chaise, un coffre. La table, couverte de feuillets et de plumes et flanquée d’un siège, suffit à figurer le lieu de travail - la librairie. Les personnages se déplacent et gravitent autour d’elle, placée au centre de la scène : voilà montré avec clarté et sobriété que l’écriture est primordiale pour Montaigne au point qu’il y a subordonné sa vie familiale, et qu’elle devient, par là, ce qui fonde ses rapports avec son épouse et sa "fille d’alliance". Quant au coffre, symbole du foyer, des occupations domestiques, il est relégué sur un côté de la scène et manié par la seule Françoise. L’on s’assoit souvent dessus... Il est aisé de comprendre la place qu’avaient dans l’esprit du penseur les contraintes d’intendance.

Réduire comme on le fait parfois la pièce à une réflexion sur la condition conjugale et les relations que Montaigne entretint avec les femmes a amené certains spectateurs à estimer un peu poussiéreux de regarder vers le XVIe siècle pour aborder des problématiques que l’ont dit "actuelles" - à cet égard, Benoît Marbot pense au contraire que recourir au passé permet de traiter les problèmes contemporains avec plus de distance, donc plus de liberté car l’implication émotionnelle par rapport à son vécu personnel est moindre. Hors cela, peut-être convient-il de regarder cette pièce simplement comme un hommage à Montaigne - les premiers titres qui lui ont été donnés, les larges citations insérées dans les répliques, l’émouvante tirade sur La Boétie y invitent - qui ne chercherait pas à toute force à questionner l’aujourd’hui à travers l’hier. Les aspects du commerce conjugal sont alors replacés dans un contexte privé, et c’est ainsi la dimension humaine des protagonistes, les nuances de leurs émotions qui ressortent et prennent le pas sur les "questions de fond".
Écrite dans une langue élégante et moderne mais empruntant ce qu’il faut au XVIe siècle pour ne point mal sonner dans la bouche des personnages, la pièce, d’une construction soignée, fut interprétée avec beauoup de finesse par des comédiens talentueux au jeu juste et sensible.
Montaigne, son épouse et sa "fille d’alliance", qui perdent chair tant ils sont loin de nous, présents par leurs seuls écrits ou - l’éloignement est alors plus grand encore - à travers ce que d’autres ont écrit sur eux, ont ce soir repris vie pour nous toucher par ce qu’ils ont de plus humain. Et les vénérables pierres blondes de l’ancienne abbaye Saint-Claire offraient aux somptueuses étoffes des costumes un arrière-fond de choix qui ajoutait, cela va sans dire, un cachet unique à la représentation.
L’écart semble évidemment immense entre Les petits outrages et la pièce de Robert Poudérou. Cependant, ne s’agit-il pas, dans l’un et l’autre cas, d’observer sans complaisance les comportements et les sentiments humains ?
Comme le répète souvent Jean-Paul Tribout, le théâtre, c’est ça et ça. Au public de choisir les formes qu’il préfère - et aux festivals comme celui de Sarlat d’éveiller ce public à des œuvres vers lesquelles il n’irait pas spontanément. Et ici l’ambiance est telle - grâce notamment aux rencontres organisées chaque matin entre spectateurs et artistes - qu’en ce qui concerne ce dernier point, le pari doit être largement gagné...
Les petits outrages
Textes de Claude Bourgeyx
Lus par :
Philippe Meyer, Dominique Paquet et Jean-Paul Tribout
Durée de la lecture :
1h15
Montaigne et le commerce conjugal
Texte de Robert Poudérou
Mise en scène :
Benoît Marbot
Avec :
Laurent Benoît, Sabrina Bus, Rosa Ruiz
Costumes :
Cécile Flamand
Son :
Nicolas Brassart
Lumières :
Pierre Serval
Durée du spectacle :
1h20
* Montaigne ou le commerce conjugal a été publiée sous le titre Parce que c’était lui, parce que c’était moi dans le numéro 909 de l’Avant-Scène Théâtre du 1er mai 1992, avec une autre pièce du même auteur, Les Princes de l’Ailleurs.
Pour vous procurer ce numéro, rendez-vous sur le site de L’Avant-Scène Théâtre...
Il y a 12708 signes dans cet article.