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Théâtre
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Les deux font la paire...

La Cigale, ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue
(...)
En à peine quatre vers, beaucoup d’entre nous sont en pays de connaissance... nous sommes en effet nombreux à savoir par cœur cette fable - ou, sans pouvoir la réciter à la perfection, du moins sommes-nous capables d’en citer le titre dès entendus les premiers mots. "La Cigale et la fourmi" est l’une des Fables de La Fontaine les plus fameuses ; facile à apprendre puis à retenir grâce à la musicalité de ses vers subtilement cadencés, souvent au programme des classes primaires que l’on fréquente à ces âges où la mémoire, malléable, s’enrichit aisément de ce dont on veut bien l’abreuver, ce poème s’inscrit ainsi au nombre des souvenirs que le temps n’altère que peu. Outre ses qualités formelles, il véhicule l’antagonisme intemporel qui oppose les insoucieux de l’avenir, préférant jouir de l’instant sans songer à demain, et les industrieux qui, eux, sont plus appliqués à accumuler du bien qu’à éprouver de la joie - antagonisme dont la figure la plus traditionnelle est peut-être l’opposition entre le bourgeois et le bohême, entre l’artiste et le travailleur, l’art étant compris comme le contraire du labeur et le premier dévalorisé par rapport au second. En d’autres termes, cette fable a tous les atouts pour conserver sa notoriété à travers les siècles...

Et tout ce qu’il faut pour séduire François Mougenot, grand amateur de La Fontaine. Chatouillé par une forte envie d’écrire, attiré par le pastiche, il a commencé par couler l’histoire de nos deux insectes dans les bonnes feuilles de quelques romanciers - et non des moindres : Balzac, Céline, Proust... Jusqu’à ce qu’on lui suggère d’adapter ses écrits pour la scène. Il s’est alors emparé de poèmes et de textes théâtraux qu’il a réécrits en parfait pastichiste, empruntant à une quarantaine d’écrivains leur style ou leurs pièces maîtresses. L’on voit ainsi fourmi et cigale traverser La Légende des siècles, jouer au chêne et au roseau, s’aventurer dans une petite galerie shakespearienne, etc. Non content de revisiter les plus belles pages de la littérature, François Mougenot a aussi louché vers le cinéma, la chanson, et les programmes télévisés pour élaborer, avec son frère Jacques, un spectacle hautement jouissif, intitulé La Fourmi et la cigale pour bien montrer que l’on est convié à un voyage inédit en une contrée aux apparences familières.
Parmi toutes les Fables pourquoi avoir choisi précisément "La Cigale et la fourmi" ? Parce que c’est le texte qui m’a paru le mieux se prêter au pastiche et qui offrait le plus de possibilités de variation, explique François Mougenot. Et puis mon frère et moi avons été fourmis avant d’être cigales, complète-t-il, voyant dans leur parcours atypique une raison de plus à son choix - tous deux ont été ingénieurs avant de virer saltimbanques voici une vingtaine d’années. Ils sont aujourd’hui gens de théâtre polyvalents, à la fois auteurs, comédiens et metteurs en scène.

R
ien ne valant la citation pour donner une juste idée de la façon dont François Mougenot a transfiguré les classiques de la littérature, voici donc un peu de ce que devient le célèbre Albatros baudelairien sous sa plume :
(...)
Le poète est semblable à l’estivant princier
Qui hante la pinède et se rit des congères ;
Exilé dans le froid parmi les fourmilières,
Ses embarras d’argent l’obligent de danser.
ou bien Gaspard Hauser vu par Verlaine :
Je suis venue, calme cigale,
Riche de mon seul pull-over
Chez la fourmi qui se régale ;
Elle n’a pas aimé mon air.
(...)


Photo : © Anne Saint-Dreux
C
omme il y eut d’abord chez l’auteur appétit d’écriture, le spectacle donne surtout à entendre en hors-d’œuvre les rutilances textuelles : les interprètes disent les textes en jouant à peine ; les virtuosités de langue sont rendues brillantes par leur impeccable diction qui laisse percevoir la subtilité du pastiche - c’est-à-dire en même temps la forme de l’œuvre originale et la finesse des transformations opérées par François Mougenot. À ces variations ciselées répond une interprétation de haute précision : jubilatoire !
Puis le pastiche textuel se double d’un pastiche de jeu : se reconnaissent, derrière Jacques-Cigale et François-Fourmi, les duos célèbres de la télévision ou du cinéma - le lieutenant Columbo et "son" coupable, Raimu et Pierre Fresnais dans les rôles de César et Marius... L’on se régale, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une simple succession de variations habiles mais d’une véritable pièce dont le déroulement suit une progression soigneusement pensée - d’ailleurs le spectacle n’est pas "à géométrie variable" : il est constitué d’un nombre fixe de textes dont l’ordonnancement ne change pas, cohérence dramatique oblige.

Austère fourmi toute - ou presque - de noir vêtue ; estivale cigale en costume clair comme les cieux d’été qu’elle emplit de ses stridulations... Insensiblement, au fil du spectacle, la teneur des textes évolue, les relations entre les deux six-pattes se complexifient, cessent d’être de pure inimitié - et les tenues des deux comédiens de refléter cette inflexion, fidèle à l’esprit de la fable puisque La Fontaine n’y valorise explicitement aucune des deux parties en présence : l’un apparaît soudain avec une écharpe blanche, brillant sur son complet noir, l’autre finit par endosser une chemise noire... Ainsi au moment du "duo final" chacun paraît-il avoir emprunté à l’autre, et les deux parviennent-ils à la limite sinon de la fraternisation, du moin d’une certaine compréhension réciproque. Le tout s’achève, comme de bien entendu, en chanson. L’on est cependant au théâtre, où une représentation ne saurait se conclure sans un "bis". Et quel bis : rien moins qu’une ultime variation jouée à partir de la "tirade des nez" d’après Edmond Rostand - mais attention : l’on parle de Cygalo de Bergerac...

Programmé entre Sa Majesté des Mouches et Mère Courage et ses enfants - deux pièces monumentales par l’ampleur de leur dispositif scénique qui exigeait le vaste espace de la Place de la Liberté et par la gravité de leur propos - ce duo joué pratiquement sans accessoire et fort divertissant, véritable petit bijou de drôlerie fine et intelligente, prenait à leur voisinage un surplus de saveur.
Créé en 2006 au Théâtre Hébertot, le spectacle a depuis beaucoup tourné, avec un succès qui, semble-t-il, ne lui a jamais manqué. Il n’y a, dans un proche avenir, que quelques dates prévues - cet automne, en région parisienne. Les occasions seront donc rares d’aller voir la fourmi et la cigale pérégriner pendant plus d’une heure à travers genres et époques - sauf à acheter le livre* qui, s’il ne peut transmettre l’exaltante vibration que le jeu des comédiens insuffle aux textes, apporte de toute façon un insigne plaisir de lecture.


La Fourmi et la cigale - Variations sur un air connu
Pastiches écrits par François Mougenot

Mise en scène et couplets :
Jacques Mougenot
Avec :
François et Jacques Mougenot
Durée du spectacle :
1h20

* - Le texte du spectacle a été publié dans son intégralité aux éditions Édite en 2006, avec en sus d’autres pastiches, tout aussi délectables, qui n’ont pas été mis en scène. Quelques dizaines d’exemplaires avaient été apportées pour être vendues à la fin de la représentation ; le public ravi a très rapidement épuisé le stock - d’autant plus volontiers que François Mougenot offrait sa signature aux amateurs de dédicaces. Mais à Sarlat pas de place pour la frustration : le lendemain à Plamon, Jean-Paul Tribout annonçait aux spectateurs qui n’avaient pu obtenir leur livre qu’il leur suffisait de passer commande auprès du comité du festival, qui se chargerait ensuite de transmettre les demandes réglées à l’auteur lequel, en retour, enverrait à chacun son exemplaire dûment dédicacé...



Il y a 7862 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 4 août 2008 - article3360.html


 François Mougenot, La Fourmi et la cigale - Variations sur un air connu, éditions Edite, novembre 2006, 124 p. - 12,00 €.

Représentation donnée le 22 juillet 2008 au Jardin des Enfeus.

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