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Théâtre
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Du feuilleton à la scène

Environ mille pages d’épopée romanesque parcourue de péripéties incessantes, où l’on voyage entre Paris et Londres, puis de La Rochelle à Béthune, toujours l’épée au côté, prompt à la tirer à la moindre alerte... Quelle gageure que de transposer au théâtre ce monument du feuilleton littéraire et de ramasser en à peine trois heures sur l’infime espace d’une scène cette œuvre hénaurme et polychrome - épique, tragique, farcesque, truculente, entrecoupée de dilemmes amoureux et de digressions historiques ! La difficulté ne rebuta pas l’auteur qui, lui-même, fut le premier à adapter son roman pour le théâtre. Beaucoup, ensuite, lui emboîtèrent le pas et aujourd’hui, parmi les nombreuses mises en scène suscitées par Les trois mousquetaires, deux font référence : celle de Roger Planchon, plutôt orientée vers la parodie, et celle de Marcel Maréchal - qui connut deux versions - de tonalité plus épique.

Le travail qu’ont réalisé Pierre Matras et la troupe du Grenier de Toulouse - l’une des plus anciennes compagnies professionnelles françaises, fondée en 1945 par Maurice Sarrazin - ne se laisse pas aussi facilement étiqueter : l’on y retrouve toutes les couleurs du roman et l’on éprouve, tout au long de la représentation, une gamme d’émotions aussi riche et étendue qu’à la lecture. Les moyens sont pourtant étonnamment limités : quinze comédiens pour incarner une quarantaine de personnages et un décor minimaliste, se résumant à un mur de planches pourvu d’une mezzanine et de quelques portes et niches d’où émergeront, selon les besoins, table d’auberge, trône royal, appliques de salon, bureau de travail, etc. Cette paroi à malices, placée en fond de scène, laisse libre un vaste espace où pourront tout à leur aise se dérouler duels et embuscades, poursuites, apartés... Place aux mouvements ! et, de fait, ça bouge sans cesse, mais avec des pauses, des ralentis judicieusement ménagés pour que le dynamisme ne se mue pas en vaine agitation. L’on est à des lieues des superproductions cinématographiques - auxquelles Pierre Matras cligne de l’œil en ouvrant la représentation sur le générique, identifiable entre tous, de la Twentieth Century Fox... - et les changements de décor peuvent paraître rudimentaires ; il n’en est rien : les comédiens sont si talentueux qu’ils parviennent à faire exister sur scène tous ces endroits qui ne sont pas physiquement figurés.

Quant à la narration, elle a bien sûr été abrégée et condensée. Pierre Matras ne s’est pas contenté de tailler au vif dans la matière romanesque : il a opéré des raccourcis radicaux et certaines réécritures qui le sont tout autant - l’on note ainsi, entre autres, que le siège de La Rochelle est passé sous silence, que le duc de Buckingham est assassiné par Milady en personne au moment où elle tâche de lui dérober deux des douze ferrets que lui a donnés la reine, ou encore que Rochefort est tué en duel par D’Artagnan alors que la fin du roman les laisse bons amis. Cependant, le récit recomposé par Pierre Matras est très respectueux des lignes essentielles de la fiction imaginée par Dumas. Et les audacieuses retouches dont il est né ne choquent nullement ; malgré elles on ne peut contester que l’adaptation est fidèle à l’œuvre d’origine.

D’abord parce que les dialogues sont tous issus de la plume même de Dumas et que Pierre Matras les a très peu modifiés. De plus, ils sont admirablement dits par des comédiens qui, toujours dans une impeccable justesse de ton, leur insufflent vie tout en faisant valoir leur merveilleuse musique, allègre et vive, enflammée souvent et vibrante. À quoi il faut ajouter l’exceptionnel réalisme des combats, chorégraphiés par un authentique maître d’armes : les épées se croisent et cliquettent rondement, maniées avec des gestes d’une remarquable précision que soulignent les belles attitudes de bretteur élégamment adoptées par les comédiens. Et quand, parfois, les luttes perdent en raffinements, virant au corps-à-corps et aux brutales empoignades, leur crédibilité, elle, ne faiblit pas.


Un pour tous, tous pour un !

La jubilation du spectateur, néanmoins, connaît quelques éclipses. Bien davantage que les remaniements narratifs évoqués plus haut trois points saillent et surprennent - choquent même car, a priori, rien dans le roman n’invite à ces options dramatiques. L’on reçoit un choc à l’apparition de Louis XIII : le souverain est joué façon grande-folle-qui-a-ses-vapeurs, féminisé à outrance par son costume de satin bleu vif bordé d’or. L’on est ensuite dérangé par le personnage de Ketty ; suivante fine et intelligente dans le roman - l’archétype de la "soubrette" - elle devient ici une jeune femme sans discrétion, à la gestuelle brutale et au verbe haut marqué d’un fort accent teuton... Et l’on reçoit une ultime secousse à l’occasion du bal des échevins, où la reine doit paraître avec ses ferrets : tandis qu’une poignée d’invités masqués et travestis arrivent sur scène en gesticulant joyeusement, la bande son lâche une musique swinguée certes festive mais ô combien anachronique !
C’est un euphémisme de dire que ces choix ébranlent un peu. Questionné à leur sujet, Pierre Matras s’est si bien expliqué que les contrariétés éprouvées au cours de la représentation fondirent comme l’âme d’un puritain assiégé par les séductions de Milady...

Arguant de son goût pour les ruptures de ton, et de la nécessité d’accentuer les traits de certains protagonistes de façon à ce que l’on ne puisse confondre d’un rôle à l’autre les acteurs appelés à en endosser plusieurs, le metteur en scène eut tôt fait de convaincre les plus réservés. Louis XIII est, chez Dumas, un roi qui s’ennuie, plus préoccupé de fêtes et de chasse que de guerre et de politique - pendant le siège de La Rochelle, il résolut d’aller incognito passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Pierre Matras incarnant à la fois D’Artagnan et le roi de France, il lui fallait creuser une profonde distance entre ces deux hommes. Alors en effet, le roi en grande folle, pourquoi pas ? De plus, cela ajoute une touche farcesque, comme la transformation subie par Ketty - et la farce est très présente dans le roman. Quant à la bouffée de swing lors du bal des échevins... Puisqu’il n’était pas possible de restituer sur scène le faste de l’événement, autant emprunter la voie de la rupture et pencher vers un délire plein d’humour. Je songeai au film des Monthy Python, Life of Brian, et à la soucoupe volante remplie d’extraterrestres caricaturaux qui, tout d’un coup, en plein cœur d’une époque biblique soigneusement reconstituée, traverse l’image pendant quelques secondes - comète absurde et incompréhensible mais qui ne choque pas. Pourquoi donc s’offusquer d’un peu de swing au XVIIe siècle ? Ce qui m’avait si fort contrariée m’apparut, à la lumière des propos du metteur en scène, d’une parfaite pertinence ; rétrospectivement se trouvait changé mon regard sur le spectacle. Au point que me tente bien une petite virée toulousaine pour revoir la pièce avec ces yeux dessillés...


D’Artagnan et Constance épiant leurs ennemis

In fine ce travail de transposition mérite un grand coup de chapeau (à plumes, of course...) : au-delà des choix dramatiques et narratifs prêtant à discussion - voire à controverse - Pierre Matras et toute la troupe du Grenier de Toulouse, grâce à leur formidable énergie et leur talent, ont ressuscité sur la scène l’esprit foisonnant de l’un des plus fameux romans populaires de notre littérature. Et ce avec la flamboyance que l’on pouvait espérer car la mise en scène pallie les restrictions de moyens autant que les limites imposées par l’espace théâtral avec beaucoup d’intelligence et d’astuce.
Il est encore trop tôt pour prendre la mesure de la place que la postérité réservera à cette adaptation scénique ; je suis cependant prête à parier qu’elle portera à trois le nombre des mises en scène dites "de référence" : Pierre Matras a montré ici une remarquable aptitude à demeurer d’une grande fidélité à l’œuvre originale tout en exprimant pleinement les singularités de sa lecture personnelle et de ses désirs d’acteur-metteur en scène. Offrir ce double aspect de manière aussi équilibrée est, me semble-t-il, la caractéristique des adaptations éminemment respectables, quel que soit l’accueil affectif qu’on leur réserve de prime abord.

Les trois mousquetaires
D’après Alexandre Dumas
Adaptation et mise en scène :
Pierre Matras
Avec :
Stéphane Battle, Cédric Chapuis, Laurent Collombert, Fabrice Dalet, Muriel Darras, Romain Delavoipière, Gaston Dunoyer, Grégory Flandin, Jean-Louis Hébré, Christian Marc, Pierre Matras, Lucie Muratet, Jean-François Pasquier, Séverin Provost, Stéphanie Vilanti
Décor et lumières :
Serge Wolf
Costumes :
Sophie Lafon et Joël Viala
Chorégraphie des combats :
Stéphane Filloque (Carnage production)
Durée du spectacle :
2h50
Compagnie Le grenier de Toulouse

NB - Le spectacle sera repris à la rentrée à Toulouse.

* - Les deux photos illustrant cet article sont l’œuvre de Bernard Battle



Il y a 9157 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 27 juillet 2008 - article3358.html
Représentation donnée le samedi 19 juillet 2008 à 21h45 place de la Liberté.
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