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La couverture est d’un vert un peu jaune, couleur jeune feuille en cours d’éclosion - pareille à un miroir d’eau endormie reflétant le printemps sous un soleil matinal. Sur la texture toilée - que je rencontre pour la première fois habillant un livre de La Bibliothèque - les calligraphies noires sur chacun des deux plats prennent un beau relief et ressortent avec beaucoup d’élégance. Toile et verdure : sans doute cette couverture se veut-elle évocation analogique des Nymphéas de Monet dont il n’est question qu’à la fin du texte, sur très peu de pages à peine en regard de celles consacrées à la Birmanie et au Cambodge mais l’on verra que cette œuvre, autant que le moment du texte où elle apparaît, est aussi forte de sens que le voyage en Extrême-Orient. D’ailleurs, l’extension du titre du livre est éloquente qui place sur un même plan deux pays et une œuvre picturale - mais une œuvre-monde qui immerge dans les clartés qui la regarde et l’invite à s’y fondre comme le véritable voyageur tâche de se plonger corps et âme dans le pays qu’il traverse : Birmanie, Cambodge, Les Nymphéas.

Là se dit, déjà, la "manière poétique" de Pierre Lartigue qui imprime un perpétuel mouvement voyageur à son écriture - d’un point à d’autres de l’espace et du temps, mais aussi d’un domaine artistique à l’autre, d’un instant rêvé à une réminiscence, ramenant à la surface des pages les voyages que d’autres avant lui ont vécus et les mots que d’autres avant lui ont écrits. Là se murmure un avant-goût du "pas" du texte, dans cet alignement de trois noms légèrement penchés sous ce couple antagoniste or/nuit - qui se reflète, d’un point de vue musical, dans "La mort et la vie" (Rrose rôderait-elle par là ?) couple second dont chacun des termes, en regard des premiers, prend alors des valeurs inversées : la mort se dore et, pour un peu, on écrirait mort-dorée, telle une étoffe précieuse. Je m’égare...

L’on n’attendrait pas d’autre allure que celle de la virevolte de la part d’un écrivain fasciné par la danse - le plus éphémère de tous les arts, écrit-il. La danse - non : les danses, parce que l’article défini qui catégorise de manière trop absolue ne convient guère à ce qui est glissements incessants ; le pluriel rend compte à la fois des variétés de figures et de la mobilité des corps - les danses, donc, sont ce qui attire le poète sur les chemins du monde, d’Ubud à Luang Prabang à travers l’Indonésie, l’Inde. Et non quelque lassitude qui lui ferait trouver ternes les mornes latitudes d’une campagne désespérément plate. De thème comme de rythme L’Or et la nuit est dans l’exacte continuité de L’Inde au pied nu puis d’Angkor, le ciel dans l’eau - deux textes qui font retour ici, à la faveur d’une allusion, ou d’une seconde visite aux temples d’Angkor.

En même temps que l’on suit une chronologie linéaire - d’abord l’émergence du désir de voyage, quelques raisons qui ont décidé des lieux puis les grandes étapes du parcours choisi jusqu’au retour à Paris : le voyage est bien ordonné ; une rapide consultation de la Table, à la fin du livre et qui tient en six chapitres le montre clairement - se pressent la perspective d’une aventure pleine de détours et de haltes impromptues qui donneront l’impression que la danse s’absente. Illusion : la danse est partout, elle est omniprésente mais il faut savoir l’entendre et la voir dans la fugacité des choses ou la volubilité des gestes quotidiens - par exemple dans la saveur de morceaux d’ananas frais dégustés en guise de déjeuner et, de façon plus évidente, dans ces pêcheurs qui sortent d’un vivier les nasses frétillantes.

Le mouvement des foules ou des vols d’oiseaux, l’image momentanément immobile - une jeune femme parlant à son enfant... tout cela est chorégraphie et se mue, sous sa plume légère, sensible aux détails les plus ténus et rapide à les enclore dans des mots simples et précis, en travail pictural. Car la peinture elle aussi est là, dans la manière d’écrire avant de devenir l’objet cerné par l’écriture : les jeux de lignes, d’ombres, de formes et de couleurs apparaissent dans les descriptions aussi sûrement que sur la feuille de papier que peindrait un subtil aquarelliste ; chacun des passages descriptifs se lit comme une composition graphique dont la complexité serait révélée par un simple trait - voyez donc ce que recèle de richesses une notation aussi nue que celle-ci :
Des hommes, des femmes debout dans les jonques... et l’immense plaque d’eau dérive en emportant le ciel. Ici, la barque est un tiret d’encre noire et le pêcheur, un point virgule.

Voilà que la calligraphie s’invite ! Et puisque l’on en est aux lignes, comment pourrait-on oublier la mélodie, la musique ? La danse ni la poésie ne sauraient aller sans elle ; il y a entre tous ces arts de perpétuelles interférences, et des passages du souvenir à l’impression en passant par la digression historique ou scientifique - sans que l’on se perde jamais parce que le regard de Pierre Lartigue intime à sa plume un fil à suivre qui jamais ne se rompt.

Peinture, osmoses sensorielles et esthétiques : le chemin vers les Nymphéas, vers cette œuvre que l’on ne peut percevoir que par une succession de regards fragmentaires, où l’eau et le ciel s’unissent dans un brouillard de feuillages et d’efflorescences, cette œuvre où l’on plonge plus qu’on ne la regarde, ce chemin est tout tracé. Pourtant non ; il faudra avant d’y arriver un détour encore, une halte devant le portrait que Monet peignit de sa femme Camille quand elle gisait sur son lit de mort, vêtue de sa robe de noces. Le poète s’y attarde comme il s’était attardé devant la Piétà d’Avignon ; frappe alors l’attention qu’il porte à un détail que l’on voit à peine sur la toile - un écho entre des
lignes presque invisibles, celles des tiges du bouquet posé sur la poitrine de la défunte et celle que dessine sa joue - qui, à l’instar des trois gouttes translucides s’écoulant de la commissure de la plaie du Christ dans la Piétà, suffit à donner à la toile un sens caché jusqu’alors.

En regard de cette longue analyse, on ne s’arrête que peu aux Nymphéas ; mais ce bouillonnement de couleurs et de lumières est une porte sublime par laquelle le poète quitte son texte comme en fondu enchaîné, effaçant sa parole derrière quelques vers de Desnos et une citation d’Hokusaï avant de tracer le point final - compte non tenu de l’annexe, dont on a dit ailleurs qu’elle avait un poids, une valeur éthiques et politiques qui excédaient la seule démarche esthétique.

Le portrait de Camille évidemment, et le fait de terminer le livre sur l’œuvre d’un peintre inquiet, sensible à la passagèreté des choses mais aussi, dès les premières pages, l’allusion à Henri Cartier-Bresson et Jean Rouch qui vont bientôt disparaître, puis çà et là des notations sur le temps qui passe, l’usure, la destruction et, enfin, l’ombre jetée sur le voyage et la beauté par la poigne dictatoriale qui étreint la Birmanie... Le texte s’assombrit en maints endroits.
Aujourd’hui qu’à son tour Pierre Lartigue a disparu, ces vagues de mélancolie, de tristesse presque, ont de sourdes résonances.

La contemplation promeneuse conduit à la conscience des choses passagères, écrit-il, regardant Les Nymphéas... Une belle définition du rapport au monde qu’il donne en lecture à travers ses livres - n’y a-t-il dans cette phrase comme la silhouette un peu lente du poète sur le départ ? Ou bien sommes-nous abusés par le sentiment grisâtre que nous laisse son absence ?



Il y a 7481 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 10 juillet 2008 - article3356.html
Pierre Lartigue, L’or et la nuit - Birmanie, Cambodge, Les Nymphéas, éditions La Bibliothèque coll. "L’écrivain voyageur", avril 2008, 134 p. - 14,00 €.
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