Quelques livres de choix avant l’été et autres créations remarquables...
Presque adossée à l’été, la soirée des Grands prix de printemps avait cette année de légers relents d’automne tant le fond de l’air était frais et le ciel voilé de gris. Cet improbable cocktail saisonnier, fruit des jeux souvent pervers auxquels s’adonnent courants dépressionnaires et grands flux venus du Nord aux moments où on les souhaiterait en exil loin de nos contrées, était en singulière disharmonie avec l’atmosphère fébrile et chaleureuse qui se tendait, se densifiait comme un nœud électrique et vibrait de conversations allègres tandis que se remplissait la salle, quasi déserte à 18h30, comble peu après 19 heures au point que les derniers arrivés durent se tenir debout tout au fond voire sur le seuil, presque relégués pour certains dans le hall d’entrée. Quand enfin la masse du public se stabilisa et que le brouhaha ambiant s’atténua, la cérémonie put commencer, ouverte, comme il se doit, par le président en titre : Alain Absire.
Peut-être était-il particulièrement ravi par le palmarès : plus que de coutume en semblables circonstances son sourire rayonnait, et quelque inflexion vivace dans sa voix signalait une indéniable allégresse d’humeur. Homme de lettres jusqu’au bout de ses discours, il sait, d’une remise de prix à l’autre, redire les choses importantes sans se répéter - par exemple que les récompenses de la SGDL sont attribuées par les vingt-quatre auteurs élus au Conseil d’administration de la SGDL et que ces attributions sont toujours le résultats de vrais et très profonds coups de cœur. Outre la mission d’orchestrer la soirée et de régler la succession des interventions lui échut celle d’accueillir le lauréat du Grand prix de littérature, ce qu’il fit comme à l’accoutumée sur le mode épistolaire, avec un "Cher Patrick Grainville" sonore qui semblait donner l’accolade à son destinataire...
Grand prix de Littérature pour l’ensemble de son œuvre :
Patrick Grainville à l’occasion de la sortie de son roman Lumière du rat (Le Seuil).
Il s’agit paraît-il d’un vrai faux roman familial car tous les protagonistes de l’histoire énumérés par Alain Absire - une jeune fille, Clotilde, sa sœur adolescente, un père, un bisexuel, une danseuse... - évoluent sous l’œil carnassier d’un rat !
Quand on lit votre nouveau roman Lumière du rat, une fois de plus le flamboiement de votre style d’écrivain nous saisit, dit-il. Les fidèles lecteurs de Patrick Grainville sauront instantanément ce que recouvre cette louange, qui suffira à convaincre les autres d’aller vite découvrir de quoi il retourne. Quelques mots encore pour souligner les sens profonds que recèle sous l’inventivité romanesque ce maître livre, et l’allocution était close, ciselée, vive et efficace.
Grand prix de poésie pour l’ensemble de l’œuvre :
Abdelkebir Khatibi à l’occasion de la sortie du second volume de ses Œuvres publiées par les éditions La Différence, Poésie de l’aimance.
De formation philosophique et sociologique, Abdelkebir Khatibi est l’auteur d’une œuvre aussi considérable que variée. Romans, récits, essais - sur des sujets allant de l’histoire de l’art aux problèmes de société en passant par la poésie : il ne cesse de scruter et d’étudier le monde qui l’entoure ; il a notamment pris des positions très pertinentes concernant le Maghreb, ou la place de l’intellectuel dans le processus de mondialisation que nous traversons. Aussi l’initiative des éditions de La Différence de rééditer une grande partie de son œuvre en trois forts volumes paraît-elle particulièrement opportune. Poésie de l’aimance est le second d’entre eux. Présentant l’essayiste comme un maître de l’analyse et de la mise en perspective diagonale, en digne héritier de Roger Caillois, Sylvestre Clancier constate que ces caractéristiques se retrouvent chez le poète, qui ressuscite l’amour courtois à travers ce sentiment qu’il nomme l’aimance, situé au-delà de l’amour et de l’amitié. Cette allocution, riche et complète, laisse pourtant tout son mystère - son attrayant mystère - à une poésie vouée à un sentiment qui donne sens à la vie. Peut-être parce que justement, ce lieu-là n’est qu’à la poésie, pas au discours qui tâcherait de parler d’elle...
Grand prix du Roman :
Boualem Sansal pour Le Village de l’Allemand (Gallimard).
Petit passage in absentia : l’auteur avait été retenu loin de Paris ; et son éditeur, Jean-Marie Laclavetine, ne fut présent que par l’éloge qu’il avait adressé au romancier - mais quelle présence ! Sa lettre célébrait, justement, ces circonstances que la vie multiplie où les rencontres ont lieu dans l’écriture d’abord, mais aussi dans ces pensées qui nous réunissent si souvent, où que nous soyons.
L’écriture ! C’est bien grâce à elle que les deux hommes sont devenus amis voici dix ans, parce que sous les yeux de l’éditeur elle s’est déployée, dès les premières pages du Serment des barbares - un manuscrit reçu au courrier... - de telle manière que la voix de l’auteur retentissait, pleine de colère et de drôlerie, soulevée par un rire furieux et par des tendresses inattendues. Depuis, Jean-Marie Laclavetine et Boualem Sansal parcourent de conserve leur petit bout de chemin éditorial, faisant ainsi entendre la voix de l’Algérie qui crie et qui chante, jusque dans la salle Billetdoux de l’hôtel de Massa.
Grand prix de la Nouvelle :
Patrice Juiff pour La Taille d’un ange (Albin Michel).
Gratifiée par Alain Absire du titre quasi aristocratique de Grande dame de la Nouvelle, Christiane Baroche fut appelée pour remettre au lauréat le Grand prix de la nouvelle. Mais avant s’impose de présenter comme ils le méritent l’auteur et son livre...
Le livre : un beau recueil où se règlent bien des comptes avec couple et famille... Le ton y est variable, allant de constats virulents à des tendresses presque indicibles. Mais la plume, elle, demeure directe, tendre, multiple...
L’auteur, lui aussi, est multiple : il a étudié l’histoire de l’art et l’archéologie avant d’exercer maints "petits boulots" comme l’on dit, il devient journaliste, puis comédien. C’est en 2003 qu’il publie son premier roman, et en 2008 qu’il reçoit son premier prix... depuis le CE2, confia-t-il tandis qu’il remerciait, petit diplôme en main, la SGDL pour avoir été sensible à son écriture, ses proches pour l’épauler pendant qu’il écrit, et son éditeur... pour l’avoir édité.
Grand prix de l’Essai :
Maurice Godelier pour Au fondement des sociétés humaines, ce que nous apprend l’anthropologie (Albin Michel).
Désigné pour accueillir Maurice Godelier, Jean Claude Bologne rendit d’abord hommage aux études qu’il a menées sur les Baruya de Nouvelle-Guinée, à partir desquelles il put définir des méthodes et des concepts qui désormais font référence.
Puis, au fil de citations judicieusement choisies, il mit en valeur avec finesse les aspects les plus saillants de la pensée du chercheur qui affirme, par exemple, que la société ne se fonde pas sur les liens de parenté ni sur les rapports économiques, mais qu’elle repose, plus sûrement, sur les rapports politico-religieux qui marquent leur emprise sur le corps par des interdits sexuels. Enfin, il acheva sa présentation en insistant sur les termes d’une lumineuse pertinence par lesquels Maurice Godelier, dans son introduction, appelle à requalifier la démarche anthropologique :
Pour décrire une société humaine, il faut oublier son moi intime autant que son moi social, et développer un moi cognitif.
Voilà qui devrait éviter les dérives narcissiques, nombrilistes... inappropriées, donc, à quelque connaissance que ce soit. C’est un livre non seulement brillant, et fondamental dans son domaine, mais utile et nécessaire sur le plan humain qui a été couronné ce soir.
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