Le récit commence par une fécondation ; ce double incipit initie un roman dérangeant, non par son sujet - après tout, une relation amoureuse injectée d’une passion portant à leur comble craintes paranoïaques, possessivité, plaisirs et désirs de plaire ou de satisfaire a déjà inspiré d’innombrables romans - mais par sa forme. C’est l’histoire d’une rencontre, puis l’élaboration du portrait d’un homme à travers diverses anecdotes distillées sur le mode des associations d’idées, et selon une chronologie assez floue. Il n’y a pas à proprement parler de progression narrative, tendant vers un point culminant pour ensuite s’acheminer vers un dénouement, mais plutôt description par le menu de situations récurrentes - absences, repas en tête à tête, sorties... donnant lieu à des remarques insidieuses, des regards suspicieux, des appels téléphoniques mal interprétés - au gré desquelles évoluent, tels les symptômes d’une incurable pathologie, les phases d’une relation dont la seule issue est la rupture - sous quelque forme que ce soit.
La narratrice développe au creux de ses pages les volutes du quotidien en s’attardant sur les détails de ses sensations physiques, de ses émotions, sur les imperceptibles nuances de la voix ou du regard qui vont trahir l’inavoué chez le grand Sergio V., cet homme qui, par la place qu’il s’est arrogée dans sa vie bien plus que par sa prétention à être le fils de Dieu, se mue en une figure archétypique de l’amant tyrannique. Lequel bien sûr lui rend la pareille en matière de questionnement obsessionnel sur la fidélité et la confiance... Étaler avec autant de complaisance ses douleurs, ses mesquineries aussi et celles de l’autre semble relever d’un masochisme exhibitionniste qui, porté à ce point d’incandescence-là, devient une sorte de jeu un peu trop bruyant pour véritablement émouvoir. De plus, cette succession inexorable d’altercations et d’angoisses qui sont la manne quotidienne de ces amoureux transis entraîne à la longue une certaine lassitude dont seuls peuvent s’accommoder ceux qui ont vécu - ou vivent encore - les affres de la passion, se vautrant ainsi à l’envi dans les flammes mêlées de pétales de rose de leur voluptueux enfer.
Mais l’essentiel du malaise que l’on éprouve en lisant ce texte vient d’ailleurs. De sa violence d’abord, qui n’émane pas de l’objet du récit mais de l’écriture. Elle est abrupte, simple, nourrie d’un vocabulaire peu sophistiqué mais, curieusement, les quelques putain, merde, les t’es folle ou j’en peux plus trop familiers présents ici et là la déchirent, agressent le lecteur. Il y a, surtout, ce sentiment d’exclusion qui gagne au fur et à mesure que l’on progresse dans la lecture, diffus puis de plus en plus prégnant comme si, à force d’incursions dans les subtilités de sentiments violents et contradictoires, le récit finissait par dessiner un cercle. Un cercle hermétique tracé par un "je" parlant d’un "il" à un "tu" autour de qui se noue d’incessantes confusions - enfant de chair ? conçu ou seulement rêvé ? enfant-métaphore du livre ? tout cela à la fois ?... Un cercle qui rejette le lecteur à la périphérie de cette écriture sans faille.
L’amour passion est un sentiment sans merci, qui ne laisse rien passer, pas même un lecteur entre les fils de trame du texte qui l’évoque. On ne pouvait rêver plus étroite adéquation entre le fond et la forme ; un récit ainsi clos sur lui-même ne pouvait mieux seoir à cet amour qui vit en autarcie - se nourrissant des produits de son propre métabolisme pour enfin s’autodétruire - et selon un calendrier n’appartenant qu’à lui, comme détaché du temps courant - celui "des autres". En définitive, ce roman n’est pas celui de l’amour ni de la souffrance absolus - une telle épithète suffirait à rendre tout sentiment indicible, indescriptible. C’est une déclinaison de plus, sur le mode romanesque, de la passion amoureuse - thème confinant au cliché mais traité ici de telle manière que par la seule force de la composition et des options narratives l’auteur a su aller au-delà des anecdotes retracées et dessiner cette figure circulaire restituant si bien toute l’âpreté, toute la violence de l’aliénation et du totalitarisme induits par la passion.
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