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Lorsqu’à l’occasion de la sortie du dernier livre de Pierre Lartigue, L’Or et la nuit (éditions de la Bibliothèque) j’avais reçu voici presque trois mois une étroite bande de papier vergé subrepticement relevée à l’un de ses bords de deux infimes macules - l’une jaune doré, l’autre noire dont je me demandais si elles étaient de gouache ou de pigment pur - signalant que le 12 avril aurait lieu une lecture "en présence de l’auteur" à la Galerie Rauch*, je m’étais réjouie à l’idée de revoir le poète, que j’avais découvert en 2004 quand il obtint le prix du Petit Gaillon pour Rrose Sélavy... et cætera. Il m’avait alors accordé un de ces entretiens dont on garde longtemps le souvenir parce que marqué au sceau de la convivialité. Je l’avais croisé en janvier de cette année en compagnie de sa femme Mariel à la petite fête qui s’était tenue dans les bureaux des éditions Le Passage pour célébrer le Nouvel an ; nous n’eûmes guère le temps de bavarder car il y avait foule - il était très sollicité et se donnait tout sourire, sans compter, à ceux qui l’approchaient. Il tint cependant à me convier à dîner "un soir à la maison, cela nous fera très plaisir !" en me serrant la main avec une chaleur dont ma paume a encore la mémoire.
En arrivant à la Galerie Rauch ce 12 avril - un peu en retard : l’espace était déjà comble et Pierre Lartigue allait commencer à lire - je ne pus m’empêcher de percevoir d’infimes tremblements dans la voix pourtant sonore. Et de sentir le poète las sous la joie manifeste qui éclairait ses traits. Quand je lui ai tendu pour qu’il me le dédicace mon exemplaire de L’Or et la nuit, il m’est apparu fragile comme ces ailes de papillon qu’il peint si bien çà et là dans ses textes, à proximité des apsara et des jeunes filles gracieuses. Mais jamais je n’aurais songé que je lui parlais pour la dernière fois. 

Or le 17 juin je recevais un message de Jean-François Feuillette annonçant que Pierre Lartigue s’était éteint la veille au matin et que des obsèques étaient prévues le 23 juin après-midi au Père-Lachaise. Deux jours plus tard l’éditeur Jacques Damade me confirmait la triste nouvelle.
À 14 heures nous étions nombreux à attendre devant le crématorium, à l’entrée de la salle de la Coupole, que la cérémonie commence. Une fois les portes ouvertes, il ne fallut pas longtemps pour que tous les sièges soient occupés ; beaucoup cependant entrèrent encore qui aspiraient à rendre hommage à Pierre Lartigue par leur présence et leurs pensées - ils durent se tenir debout. Orchestrée à la perfection par un officiant aussi discret qu’efficace, brodée de musiques choisies par Mariel, la cérémonie se déroula au rythme varié des interventions. Le premier à prendre la parole fut un ami d’adolescence du défunt, qui retraça d’un discours délié pimenté d’anecdotes souvent drôles les années de jeunesse à La Rochelle, l’engouement profond et sincère du poète pour le communisme - auquel il finit par ne plus adhérer tant l’avait déçu ce qu’en avaient fait certains dictateurs - les liens étroits qui l’unirent à Aragon. Puis sa passion pour la danse, la cuisine - les champignons ! - et celle qui surpassa toutes les autres : l’écriture. Il y avait dans ces phrases quelque chose de vague qui rappelait la cadence, l’allure un peu errante qui ne néglige jamais l’humour des textes de Pierre Lartigue. Un humour dont nous eûmes un vif aperçu quand le petit-fils du poète
vint ensuite lire de courts poèmes - il est question dans l’un d’une tsarine se délectant d’une sardine, dans un autre de vipères et d’éperviers qui se haïssent... mais en bonne intelligence dans des vers ciselés. 

Avant que Francis Lalanne vînt à son tour lire deux poèmes - plus longs, plus graves, aussi - Jacques Damade évoqua avec beaucoup d’émotion l’écrivain et les relations profondément amicales qu’ils entretenaient. Il insista sur les qualités humaines de Pierre Lartigue, sa modestie surtout dont il dit qu’elle l’empêchait d’accepter les titres de héros ou de résistant : il ne consentait qu’au titre bénin de poète - mais c’est à coup sûr le plus beau conclut-il. Je me souviens que son discours s’ouvrit sur les deux mots formant le titre d’un livre paru en 2003, Léger, légère. Précisément ceux auxquels on associe très vite le nom de Pierre Lartigue quand on découvre ses textes. Légers, ses mots simples, déposés comme par le pinceau d’un aquarelliste. Légères, ses phrases, longues ou brèves, qui tissent ensemble des éléments parfois hétéroclites pour donner au bout du compte un texte pareil à de la soie - une écriture par laquelle il a su, de la danse qui l’a tant passionné, fixer les grâces dans leur immatérialité même. La danse, le plus éphémère de tous les arts, le plus insaisissable peut-être... sauf pour Pierre Lartigue.

Florence Delay dit de lui qu’il était grave en politique. Sans doute cette gravité lui venait-elle de ces enthousiasmes communistes hélas consumés dans le brasier de désillusions successives. Mais déduire de là qu’il était indifférent à ce monde troublé par trop de guerres et d’injustices serait une grossière erreur, car au-delà des questions esthétiques, il arrivait que la coupe de l’indignation débordât. Il n’est qu’à lire L’Or et la nuit : le voyage commence à Rangoon, par un rappel de qui fut le père d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix toujours assignée à résidence : un opposant à la domination britannique. Au bout de deux pages l’on est ramené vers Pierre Loti, puis de son écriture toujours à hue et à dia - selon l’expression dont usa, je crois, Jacques Damade - le poète nous entraîne çà et là dans la capitale birmane en même temps qu’en des recoins secrets de l’histoire, de l’art, ou de ses souvenirs. Mais toujours en filigrane sont à lire les méfaits de la junte au pouvoir :
Il n’y a pas de livres. Pas de journaux. Les universités sommeillent.
Le livre porte en annexe quatre pages où le poète s’indigne de la situation en Birmanie comme au Cambodge. Et se clôt sur un appel à signer une pétition à l’initiative de Michel Deguy et Pierre Lartigue, soutenus par l’association Info Birmanie. Ce n’est pas ce que l’on appelle "poétiser dans sa tour d’ivoire"...

Le temps des hommages allait à sa fin, le maître de cérémonie nous signifia qu’il fallait désormais laisser la crémation s’accomplir. Mais avant nous défilâmes devant le cercueil pour nous recueillir ou simplement déposer une poignée de pétales de rose multicolores dont une corbeille pleine attendait le geste des passants...

Sans doute sa plume picturale, par laquelle il savait ressusciter dans l’austère bichromie des pages tous les chatoiements du monde, sans doute sa plume eût-elle été à la fête ce lundi après-midi, à saisir comment l’éphémère soleil de juin vernissait les feuilles des magnolias, à fixer par les seules armes du poète - les mots - la grâce arrondie des larmes de lumière bariolée qui perlaient aux vitraux de la salle de la Coupole ; peut-être même eût-elle su trouver quelque enchantement à nos vêtures occidentales si différentes des saris, sarongs ou longyis bigarrés que porte au quotidien le petit peuple d’Extrême-Orient auquel il s’était si fort attaché. Mais nous n’étions pas à la fête car nous n’étions pas là pour l’écouter dire avec sa simplicité légère les subtiles luminescences allumées dans la pénombre ou brillant au soleil ; nous étions réunis autour de son cercueil à tâcher de n’être pas trop tristes de le savoir parti. Pourvoyait à cela le souvenir vivace de son sourire et de l’inclination à la gaieté que, me dit-on, il montra jusqu’aux derniers moments.
L’on a coutume de penser que les artistes meurent un peu moins que les autres hommes car leurs œuvres restent. Certes. Mais jamais celles-ci, aussi fortes fussent-elles, n’auront la chaleur d’une présence physique - et les tout proches, conjoints, amis et parents, le savent bien. L’on se dit cependant que pouvoir à tout instant retrouver la douce alacrité de l’écriture de Pierre Lartigue dans ses livres restera un réconfort.

* Galerie Rauch - 3 passage Rauch, 750011 Paris - Tel : 01 43 72 43 36



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Isabelle Roche, le 25 juin 2008 - article3349.html
Décédé le 16 juin, Pierre Lartigue a été incinéré au Père-Lachaise le 23 juin 2008.
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