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Treize à La Colline

En ce 19 mai au soir ils étaient treize à s’aligner derrière la longue table. Toujours elle, immuable sur la scène du Grand théâtre, couverte d’une nappe noire et fondue, ainsi, dans l’habillage sombre de la scène, hérissée de micros dont chacun est accompagné d’un carton portant le nom de celui ou de celle à qui il est destiné - petites brèches blanches sur fond noir - et bordée en pointillés d’une rangée de bouteilles d’eau chacune jouxtée d’un gobelet - petites entailles claires et translucides sur fond de nuit.

Le décor, inchangé depuis que j’assiste aux présentations de saison au Théâtre de la Colline, accueille un rituel qui, lui, connaît d’une année sur l’autre de subtiles variantes - il y eut par exemple la projection vidéo en arrière-plan des pages de la brochure, ou bien un metteur en scène qui, indisponible, substitua une allocution enregistrée à sa personne. Ou encore tel autre artiste, retenu ailleurs le jour J, qui envoya une lettre pleine d’humour qu’un confrère présent se chargea de lire. Cette année l’événement fut d’une sobriété nue, sans aucun effet visuel ni esquisses de jeux scéniques. L’on vit cependant quelque mouvement - au théâtre, fût-ce hors représentation, pourrait-on se satisfaire d’une trop parfaite rigidité ? - car l’assemblée des Treize se rompit assez vite - et la symbolique du chiffre, funeste ou non, de ne guère durer : en effet, André Engel d’abord puis Stanislas Nordey un peu plus tard durent quitter la salle, l’un contraint de prendre un train, le second appelé à l’Opéra Garnier pour travailler à la mise en scène de Mélancholia (livret de Jon Fosse d’après son roman du même nom, sur une partition de Georg Friedrich Haas). Je songeai alors au Festival de Sarlat, où les "rencontres de Plamon" sont souvent agitées par ces brusques éclipses de comédiens appelés sur d’autres scènes dans la journée, qui doivent abandonner à son cours la discussion animée entamée peu auparavant avec le public...

Sobriété particulière et chiffre haut de sens associé à la tablée : y aurait-il là confluence de signes ? Car cette soirée fut tout de même marquée par l’annonce d’Alain Françon qui évoqua son départ prochain et son remplacement, à la direction artistique du théâtre de la Colline, par Stéphane Braunschweig - C’est quelque chose dont nous avions convenu depuis longtemps avec Stéphane, et nous avons eu la chance d’être entendus, glisse l’actuel directeur incidemment, entre son habituelle invite à la brièveté - Nous allons tâcher de faire court, l’idéal serait qu’aucun de nous ne dépasse les six, huit minutes - et l’appel à l’indulgence du public, expliquant combien il est difficile pour un artiste de parler de son propre travail, a fortiori quand il s’agit d’un spectacle en cours d’élaboration ou d’une pièce anciennement montée que l’on va rejouer. Comme s’il fallait ôter à ce départ tout aspect notable - une simple inflexion dans la vie du metteur en scène comme dans l’existence du théâtre. D’ailleurs, précisera-t-il à plusieurs reprises, la teneur de la programmation n’a en rien été dictée par ce changement futur. À compter de janvier 2009, donc, Stéphane Braunschweig - pour l’heure directeur du Théâtre national de Strasbourg - sera "artiste associé" à La Colline, juste avant d’en assumer la direction à partir de janvier 2010.

J’ouvre ici une petite digression à propos de Stéphane Braunschweig - dont j’ai pu voir à la Colline les deux derniers spectacles, L’enfant rêve en 2006 et Les trois sœurs en 2007 - qui a publié l’an passé chez Actes Sud un livre passionnant au titre beau comme sont attrayantes les perspectives à la fois floues et multiples qui s’ouvrent devant un metteur en scène dès qu’il se penche sur un texte : Petites portes grands paysages* - titre construit d’après le passage cité en quatrième de couverture, qui conclut le bref avant-propos signé S.B où le texte est comparé à un paysage qu’on ne sait pas comment regarder. Et ce livre lui-même est un paysage riche, varié et composite, où l’on ne sait d’abord où regarder - faut-il lire chaque article l’un après l’autre dans la succession linéaire à laquelle contraint la forme livresque ? Ou bien picocher deux pages ici, trois pages ailleurs en fonction des sujets abordés, de la chronologie d’écriture ? L’impeccable structure de l’ouvrage invite à procéder de la première manière, la nature même des "morceaux choisis" incite à la seconde. Construit en deux grandes parties, d’une part des Écrits épars et divers - textes de programme, interventions lors de colloques, contributions à des revues, etc., tous précisément référencés par une note en bas de page - d’autre part une série d’entretiens avec Anne-François Benhamou effectués entre 1990 et 2006, il présente en effet une architecture d’autant mieux ordonnée que dans l’une et l’autre partie la chronologie est soigneusement respectée. En ce qui me concerne, j’ai vite opté pour une lecture "voyageuse", lisant dans la foulée le texte de programme d’un spectacle et l’entretien portant sur celui-ci quelques dizaines de pages plus loin ; j’avais ainsi sur une pièce deux modes de réflexion différents et complémentaires.
Quelle que soit la lecture choisie, l’ouvrage passionne ; la constitution en volume confère à ces écrits dispersés une cohérence immédiatement perceptible, grâce à laquelle le lecteur approche de plain-pied les rapports qu’entretient le metteur en scène avec les textes et le travail théâtral. Ces rapports complexes s’éclairent par la double analyse que mène constamment Stéphane Braunschweig, qui regarde à la fois sa propre méthode de rélfexion et ce qui fonde un texte - son "pourquoi", son "comment". 

Revenons à cette soirée du 19 mai, où Alain Françon joua pour la dernière fois le rôle du maître de cérémonie à qui échoit la tâche de passer la parole aux uns et aux autres, délicate quand il faut ramener tel locuteur prolixe à plus de concision sans briser l’enthousiasme communicatif qu’il met à évoquer la pièce qu’il monte ou les acteurs avec qui il travaille... Il est décidément d’un charisme étonnant, avec sa chevelure-nuage qui lui donne l’air rêveur, ses lunettes relevées sur le front avec cette imperceptible touche de nonchalance, sa voix grave et posée qui semble ne jamais hausser le ton ni succomber à la colère et toujours s’aventurer dans le discours avec prudence - maintes fois il dira je ne sais pas pourquoi... ou les choses se sont faites comme ça... Mais sans doute derrière cet abandon apparent au pouvoir des choses qui adviennent faut-il soupçonner une forte volonté, un courage jusqu’auboutiste - et un engagement sans faille, sensible quand il parle de cette idée que l’on a du théâtre public, qui est justement ce pour quoi on se lève chaque matin - sans lesquels il est impossible d’être metteur en scène ou de remplir pendant tant d’années et avec une telle constance de principes la fonction de directeur artistique d’une structure aussi importante que le Théâtre national de la Colline.

Mais revenons - bis repetita... - à la soirée du 19 mai où, à cause des obligations qu’avaient à l’extérieur André Engel et Stanislas Nordey, il fallut bousculer un peu l’ordre de présentation des spectacles programmés - petites entorses que l’on reproduira ci-après, dans le programme détaillé que vous lirez en cliquant ici...

Stéphane Braunschweig, Petites portes, grands paysages (préface de Georges Banu), Actes Sud coll. "Le temps du théâtre", mars 2007, 320 p. - 25,00 €.

NB - Vous trouverez à la librairie du Théâtre de la Colline les enregistrements sur DVD de certaines pièces mises en scène par Stéphane Braunschweig, édités par le Théâtre national de Strasbourg. Pour en savoir plus sur les titres disponibles, vous pouvez, avant d’aller à la Colline, faire un détour par cette page du site du TNS...



Il y a 7835 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 18 juin 2008 - article3337.html
La saison 2008/2009 a été présentée le lundi 19 mai 2008 à 18h30 dans la grande salle du Théâtre national de La Colline - 15 rue Malte-Brun - 75020 Paris
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