Malgré quelques récompenses prestigieuses, dont le prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre et le Grand prix Jean Giono pour l’ensemble de son œuvre en 2007, le Suisse romand Jacques Chessex n’est sans doute pas encore reconnu à sa juste valeur. Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, il n’est pas un domaine des Lettres, si ce n’est le théâtre, que l’écrivain, né en 1934, n’ait abordé et marqué d’une empreinte profonde et durable.
Si l’on s’en tient aux seuls essais de l’écrivain, qui ne s’est pas plongé dans ses Très Saintes écritures1, recueil d’articles et de préfaces publiés entre 1964 et 1972, ne saurait réellement se faire une idée de ce qui constitue la part d’ombre, pour ne pas dire sombre, de la littérature suisse d’expression française du XXe siècle. Véritable défense et illustration des lettres romandes , selon l’expression de Jacques Lecarme2, cet ouvrage est également essentiel pour qui veut pénétrer l’univers intime de Jacques Chessex ; l’auteur se place définitivement parmi les nocturnes, les secrets, les pèlerins3 : C. F. Ramuz, Charles-Albert Cingria, Pierre-Louis Matthey, Gustave Roud, Jacques Mercanton, Corinna Bille, Anne-Lise Grobéty et bien d’autres - tous ces poètes qui, nés en terre protestante, saignent parce qu’ à l’origine il y a en eux une blessure inguérissable et qu’ils écrivent pour étancher l’hémorragie. Solitude, folie ; faute imaginaire ou trop réelle, l’une et l’autre également accablantes. L’effroi de la fuite du temps, l’obsession de la mort. [...] La foi douloureuse aux protestants. La punition divine, le regard du dieu jaloux et la terrible compagnie du remords fixé aux pas du vivant comme les furies des antiques.4
Apprivoiser le temps et la mort
Trente-cinq ans plus tard, et de nombreux volumes - dont quelques essais déterminants, parmi lesquels un Maupassant et les autres (1981), véritable déclaration d’amour au réalisme flaubertien et à ses héritiers plus ou moins directs : les naturalistes5, ainsi que, plus récemment, De l’encre et du papier (2001)6 et Les Têtes (2003)7 - Jacques Chessex revient avec trois ouvrages parus simultanément dont l’un, le plus court mais non le moins dense ni le moins précieux, s’intitule Le Simple préserve l’énigme8.
Relevant à la fois du récit autobiographique et du recueil de souvenirs littéraires, ce petit livre nous présente un écrivain apaisé, bien loin de celui qui, il y a quelques dizaines d’années, n’hésitait pas à jouer ouvertement avec sa propre destruction, notamment à travers la consommation d’alcool9. C’est que depuis, grâce à une certaine discipline de vie, il a acquis, comme il le dit lui-même, l’usage du temps. Son bon usage, comme on dit de celui de la grammaire.10. Jacques Chessex, à partir du milieu des années 70, s’est peu à peu réconcilié avec lui-même, avec son passé et ses démons, ce qui lui permet aujourd’hui d’aborder le sujet de la vieillesse, de sa propre vieillesse, avec sérénité, pour ne pas dire avec sagesse : À mesure que le temps passait, que les dates aggravaient leur prise, j’ai eu sans cesse le sentiment, et bientôt la certitude, de fuir la fatalité.11 La mort elle-même, non pas celle des autres, de ses proches notamment, mais la sienne propre, n’est plus source d’angoisse pour Chessex qui écrit volontiers avoir fait la paix avec la mort12, véritable libération pour l’écrivain qui aborde l’acte d’écrire avec plus de détachement, de tranquillité. Si ce n’est avec une certaine légèreté.
Il s’agit en effet bien de cela - s’alléger, lâcher du lest, s’aérer le corps et la tête de ce qui n’est pas essentiel13, aussi bien dans le quotidien que dans l’écriture. Laquelle se fait beaucoup plus épurée, presque "classique" comparée aux flamboiements baroques qui bouleversaient des œuvres comme Portrait des Vaudois (1969)14, Carabas (1971)15 ou Morgane Madrigal (1990)16... Ce qui n’empêche pas l’écrivain de revenir dans le présent texte à une des composantes majeures de l’esthétique baroque : l’excessif17 - jusqu’au bizarre, parfois jusqu’au monstrueux - à travers quelques beaux portraits d’"excentriques".
Une galerie d’excentriques
La Suisse est un inépuisable réservoir d’images excessives, expressionnistes, abruptes, féroces18, écrit Jacques Chessex. On le voit jusque dans ses écrivains et ses artistes, a fortiori lorsque ceux-ci prennent de l’âge. Et l’auteur d’évoquer, à la fin de leur vie, Charles-Albert Cingria en courge solaire, et le peintre Balthus en spectre noir au front d’os blanc, [qui] dessine des sexes de jeunes filles à la minutieuse mine de plomb19. Ou bien le poète Maurice Chappaz, non moins inquiétant en sa quatre-vingt-onzième année, lorsqu’il surgit de son abbaye fortifiées comme un moine tibétain va quêter20. Le portrait qu’en dresse Jacques Chessex est bref et saisissant - deux traits secs mais empreints d’une profonde tendresse, dans lesquels l’auteur nous donne à voir un être certes grotesque, mais animé d’un souffle, d’une grâce profonde, celle du génie poétique :
Le visage émacié par l’absence de dents, érodé, illuminé de l’âge intérieur, de Dieu, de la goutte de lumière des glaciers. Un accoutrement le signale, par gilets superposés, camisoles devinées sous les lainages rapiécés, vestons entièrement boutonnés, caleçons longs qui gonflent le pantalon en drap de Bagnes21.
Dans cette galerie de "vieux fous", Jacques Chessex s’attarde plus longuement sur la figure de Jacques Mercanton22. Celui qui fut pendant vingt-cinq ans professeur à la faculté de Lettres de l’université de Lausanne, l’intime de Joyce, l’ami de Malraux et de Thomas Mann - ce mystique amoureux de l’islam, versé dans le soufisme - cet écrivain surtout, à la tête d’une œuvre majeure, qui tend naturellement, spontanément à l’universel, une œuvre qui "comprend" Dieu, en même temps qu’elle se propose comme une longue interrogation esthétique et métaphysique23 et dont nous nous bornerons ici à évoquer Le Soleil ni la Mort, vaste et beau roman baigné pour une grande part de l’envoûtante magie de Prague à la veille de la Seconde Guerre mondiale24 - cet homme, donc, nous est montré ici dans toute sa sénile abjection. Alcoolique, atteint de la maladie de Parkinson, le vieil homme, jadis d’une rare élégance, est devenu peu regardant sur ses tenues, jusqu’à arborer avec indifférence les plus grotesques, et prompt au délire et à la fureur : Une [...] fois, raconte Chessex, il entra dans une colère épouvantable en m’accusant de mettre le feu au tapis de son salon, c’est qu’il secouait la braise de sa Comoys tout autour de son fauteuil, la fumée montait déjà25. Paradoxalement - sauf pour qui a lu Luther et Calvin -, ce fou entre les fous, est, dans sa forcénerie, plus proche de Dieu qu’il ne l’a jamais été, très loin de la réussite mondaine, mais près de l’aberration, de l’excès, du gouffre qui précède l’asile26.
L’ami Nourissier
L’écrivain pourtant dont le souvenir domine ce récit n’est pas un Suisse mais un Français. Il s’agit de François Nourissier. Auteur d’une œuvre brillante, saluée par la plupart des grands jurys littéraires, il s’est surtout imposé à la fin des années 1950, en plein règne du Nouveau Roman et de l’écriture dépersonnalisée, comme un authentique auteur du "je", du moi, avec un bien beau Bleu comme la nuit (1958), premier volet d’Un malaise général, suite de romans autobiographiques (Un petit bourgeois en 1964 ; Une histoire française en 1966) où la réalité et la fiction, le rêve et la vraie vie, ne cessent de se nourrir. Quoi de plus normal pour un auteur en qui, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, Proust et Novalis agitaient [...] les eaux les plus profondes27 ? Pour Jacques Chessex, la lecture d’Un petit bourgeois fut un vrai détonateur : J’ai écrit sur [ce livre], je l’ai relu, relu encore, là j’ai compris moi aussi, grâce à cet utile Nourissier, que l’on pouvait faire de soi le seul sujet de ses livres 28.
La rencontre des deux écrivains remonte à un jour de l’été 1960, au bord du lac Léman, et fut le début d’une longue et profonde amitié, quarante-huit ans [...] de mutuelle curiosité, d’histoires de livres, d’enfants, de maisons, de séparations, dans l’exigence légèrement consentie d’une communauté de sentiment sur nos lieux, nos origines, notre proximité, - une totale indépendance des esprits et des mouvements29. Aujourd’hui, François Nourissier est en exil dans son propre pays, à Paris, bien loin du chalet suisse où l’écrivain a vécu durant quarante ans ; frappé lui aussi de la maladie de Parkinson qu’il surnomme "Miss P."30, il a récemment perdu Tototte, sa femme, autrement dit le peintre Cécile Muhlstein, à qui il a dédié un récit, Eau-de-feu, récemment édité chez Gallimard. Ce que nous dit surtout l’écrivain vaudois dans ces pages consacrées à son ami, et, finalement, tout au long de ce livre vibrant de vie et de folie, c’est la maladie, la vieillesse et la mort, inlassablement combattues par l’écriture. Ce qui déjà constitue en soi une victoire...
NOTES
1 - Jacques Chessex, Les Saintes Écritures, critique, 1972 ; réédition : Lausanne, L’Âge d’Homme, collection "Poche Suisse", n° 41, 1985, 219 p. [LSÉ.]
2 - Jacques Lecarme, "Les Vaudois", in Jean-Louis Joubert, Jacques Lecarme, Éliane Tabone et Bruno Vercier, Les Littératures francophones depuis 1945, Paris, Bordas, 1986, p. 305.
3 - J. C., "Préface", LSÉ, p. 14.
4 - Ibid., p. 9.
5 - J. C., Maupassant et les autres, Paris, Ramsay, collection "Affinités Électives", 1981.
6 J. C., De l’encre et du papier, préface d’Yves Berger, Lausanne, La Bibliothèque des Arts, collection "Pergamine", 2001. [DLE.]
7 - J. C., Les Têtes, portraits, Paris, Grasset, 2003. [LT.]
8 - J. C, Le Simple préserve l’énigme précédé de Vrac par François Nourissier, Paris, Gallimard, 2008, 87 p. [LSP.] Les deux autres ouvrages - un récit, Pardon Mère et un recueil poétique, Revanche des purs -, sont parus la même année chez Grasset.
9 - L’auteur s’en est expliqué notamment en 1990, dans un petit essai intitulé "La Mort". (J. C., "La Mort", 1990 ; repris in DLE, p. 52-54.)
10 - J. C., LSP, p. 26.
11 - Ibid., p. 51.
12 - Ibidem.
13 - Ibid., p. 53.
14 - J. C, Portrait des Vaudois, 1969 ; rééd. : Arles / Bruxelles / Vevey, Actes Sud / Labor / L’Aire, collection "Babel", n° 20, 1990.
15 - J. C., Carabas, récit, Paris, Grasset, 1971.
16 - J. C., Morgane Madrigal, roman, 1990 ; rééd. : Paris, Le Livre de Poche, n° 9512, 1992.
17 - Que l’on se souvienne de cette belle définition de Marcel Schneider : Baroque, c’est à dire tumultueux, singulier, excessif, dont la « vérité » est d’échapper aux règles, de créer sa mesure dans sa propre démesure. (Marcel Schneider, La Branche de Merlin, Paris, Plon, 1962, p. 81.) Voir également certains passages de Carabas, premier grand récit autobiographique de Jacques Chessex. L’écrivain s’y affirme résolument opposé à l’ascèse, la ligne, la règle classiques, au profit de l’abondance et [de] la surcharge baroques. (J. C., Carabas, op. cit., p. 204.) Pour lui, il s’agit de s’adonner librement à l’excès et à la démesure, de revendiquer son goût pour ce qui tourne et tournoie, le chahut, le tohu-bohu, la foire pleine d’éclats, l’agglutination, [...], le foisonnement , l’irrégularité et la dissymétrie, l’ornement, le bizarre, les curiosités qui coupent le souffle. (Ibid., p. 53.)
18 - J. C., LSP, p. 39.
19 - Ibidem.
20 - Ibid., p. 40.
21 - Ibidem.
22 - Ce n’est pas la première fois que Jacques Chessex évoque cet écrivain, ce maître qu’il admire et qui, le premier, l’a encouragé à publier ses écrits. Deux textes lui sont consacrés dans LSÉ (p. 93-101 & p. 103-105), un dans DLE (p. 65-69.)
23 - J. C., "Pour les soixante-dix ans de Jacques Mercanton", LSÉ, p. 104.
24 - Jacques Mercanton, Le Soleil ni la mort, 1948 ; rééd. avec une préface de Jacques Chessex et une lecture de Jean-Luc Seylaz : Arles / Bruxelles / Vevey, Actes Sud / Labor / L’Aire, collection "Babel", n° 23, 1990.
25 - J. C., LSP, p. 48.
26 - Ibid., p. 49.
27 - François Nourissier, Bleu comme la nuit, 1958 ; édition corrigée : Paris, Le Livre de Poche, 1983, n° 5743, p. 18.
28 J. C., "Quand j’ai rencontré François Nourissier", LT, p. 40.
29 - J. C., LSP, p. 62.
30 - J. C., LT, p. 45.
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