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Les éditions du Rocher publient la traduction du livre que l’historien italien Emilio Gentile consacre à son collègue et maître Renzo De Felice, et on ne peut que s’en féliciter. C’est un ouvrage particulier que celui-ci puisqu’il s’agit d’une biographie d’un historien écrite par un autre historien qui fut son élève, et qui se livre également à une analyse critique de son œuvre. Renzo De Felice est surtout connu pour la biographie monumentale de Mussolini. Ce travail est d’une telle densité qu’il a tendance à occulter quelque peu les autres études que Renzo De Felice a consacrées au fascisme mais aussi à d’autres périodes historiques. Emilio Gentile trace un portrait de Renzo De Felice d’où il ressort que ce grand historien était un homme affable, courtois, ouvert à la discussion, prêt à réviser ses jugements et ses conclusions, qui menait une vie monacale, tout entière consacrée à l’étude, à la recherche historique et à l’écriture sur sa vieille Olivetti.

On ne s’étonne donc pas qu’un tel homme ait produit une œuvre aussi dense, aussi documentée, au style complexe, et pas toujours facilement accessible. Gentile trace également le parcours scientifique de Renzo De Felice qui, de l’étude des jacobins italiens de l’époque révolutionnaire, l’a amené à s’intéresser au fascisme, à travers le commentaire critique d’ouvrages et de travaux sur l’antisémitisme. Marqué par les thèses marxistes, il sut s’en libérer, grâce à l’influence historiographique de Chabod et de Cantimori. Après 1956, on ne trouve plus chez lui de traces du marxisme. Son obsession de la vérité historique, son rejet de tout moralisme dans l’étude historique, son humilité, son goût de l’analyse, l’ont puissamment aidé à s’en libérer. Chaque jeune - ou moins jeune - historien devrait lire les pages de Gentile à ce propos.

À travers l’étude de Mussolini, de sa vie, de son œuvre, de sa personnalité, Renzo De Felice analyse en profondeur la réalité de l’idéologie et du régime fascistes, tout en différenciant bien le personnage et le fascisme. Gentile ne cache pas les nombreuses oscillations qui ont caractérisé sa pensée, s’imprégnant des travaux d’autres historiens (comme George Mosse) ou les rejetant. Il insiste bien évidemment sur les apports historiographiques de Renzo De Felice : l’adhésion des classes moyennes au régime, le consensus dont il a bénéficié, l’absence de tout plan préétabli en politique étrangère et surtout la nature totalitaire du régime. Sur ce point, Renzo De Felice défend la thèse d’un totalitarisme très imparfait, dans lequel le Parti reste soumis à l’État et où la fascisation n’est que de façade. Certes, sa pensée évolue mais il maintient toujours ses réserves sur l’intensité du totalitarisme mussolinien.

Et c’est sur ce point que Renzo De Felice et Gentile s’opposent, le second avançant la thèse d’un totalitarisme bien plus avancé. De fait, les analyses de Renzo De Felice ont provoqué des polémiques très fortes en Italie. Il dut faire face à des attaques, parfois sur le plan scientifique, mais le plus souvent sur le plan politique, médiatique, et même physique (jet d’engins incendiaires sur sa maison). On ne peut s’empêcher de penser à Ernst Nolte. Il dut se défendre de vouloir réhabiliter le fascisme, idéologie qu’il repoussait pourtant, et de tout révisionnisme. De fait, il fut bien un homme de son temps, engagé dans les querelles, les polémiques et les discussions qui agitaient l’Italie par rapport à son passé et surtout à propos de l’existence ou non d’une nation italienne. Il s’agit donc d’un essai agréable à lire, mesuré, critique, qui nous plonge dans les arcanes du milieu des historiens, à travers la vie d’un homme. Renzo De Felice, note l’auteur, n’a jamais perdu le sens de l’humilité propre à l’authentique historien, qui ne révèle pas la vérité mais apporte sa pierre à la construction d’un édifice dont ni lui ni les autres ne pourront voir l’achèvement.



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Frédéric Le Moal, le 29 mai 2008 - article3324.html
Emilio Gentile, Renzo De Felice : l’historien dans la cité (traduit de l’italien par Pierre-Emmanuel Dauzat), éditions du Rocher, avril 2008, 235 p. - 19,00 €.
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