C’était avant les intempéries dévastatrices, les averses de grêle crevant les plafonds, les flots d’eau et de glace mêlées envahissant le métro, les grelons jetés en tas aux quatre coins de la ville... Les tout premiers jours de mai étaient encore paisibles à Toulouse malgré quelques accès d’autan qui vous remplissaient les yeux de poussière sans toutefois vous couper l’envie de muser. En cinq jours pourtant, je n’ai que peu arpenté les rues, apercevant à peine la place du Capitole, les églises fameuses et les autres sites remarquables ; je n’ai pas davantage suivi les sentiers de traverse et ne puis donc me vanter d’avoir saisi l’ambiance propre à la métropole du Sud-Ouest - tout juste ai-je cru voir quelques particularités architecturales frappantes dont, évidemment, l’omniprésence de cette belle brique rose-rouge. Mais des similitudes avec la Capitale me sont apparues, elles aussi frappantes : comme à Paris, des cortèges de vélos municipaux sont à disposition çà et là - se souviennent-ils de Nougaro, à se nommer Vélô Toulouse ? - comme à Paris la foule, dans les grandes artères, est bruyante, cosmopolite, pressée, insoucieuse de là où elle marche - papiers gras, mégots, canettes, traînent hors des poubelles ; comme à Paris, il y a un métro - moins étendu certes, et encore pimpant, aux couloirs exempts de cette lourde odeur d’urine qui rampe dans les sous-sols parisiens. Il faut dire qu’il n’est pas encore centenaire, le réseau Tisséo... dans quel état sera-t-il à la fin de ce siècle ?
Poussée là-bas par une brusque envie d’escapade je l’étais, surtout, par la conjonction de deux événements me touchant de près : l’ouverture le 5 mai d’une exposition du peintre Otto Kadlecsovics - une bonne vingtaine d’œuvres visibles jusqu’à la fin du mois - et une soirée organisée deux jours plus tard, le 7, à la librairie Ombres Blanches avec Hubert Haddad qu’accompagnaient deux autres poètes, Christian Hubin et Franc Ducros, rassemblés par l’équipe "Laboratorio" de l’université Toulouse-Mirail pour converser à propos de la notion de vérité : "Égarement ou attente ?"
Il est symptomatique qu’une telle proposition ait été adressée à des poètes ; n’attendrait-on pas plutôt des scientifiques pour tâcher de cerner ce qu’est la vérité ? Alors la question se mue en celle-ci : la poésie serait-elle la voie royale vers la vérité ? Autre symptôme : en allant d’Hubert Haddad et de Franc Ducros vers Christian Hubin, la "vérité" devint "réalité" ; les angles durs et fermés du mot vérité s’abolissent dans les rondeurs glissées de la diphtongue, elle-même adoucie par la liquide et affinée par le "i" - si bien que le petit heurt du "té" final s’entend à peine. Du simple fait de ses sonorités, la réalité est plus fuyante que la vérité ; plus sujette à poésie sans doute - et à caution, aussi... Pourtant, selon Franc Ducros, la vérité est ce qui disparaît aussitôt énoncé pour réapparaître, comme en un perpétuel roulis. Et la fonde, justement, cette sorte de mouvance continue. À noter encore qu’Hubert Haddad, en arpenteur de mémoire et passeur d’âmes, bâtit la quasi totalité de son intervention sur quelques pages consacrées à René Daumal tirées de son essai paru en 2000, Les Scaphandriers de la rosée. Mais ne lut rien de son dernier recueil poétique Oxyde de réducion, publié chez Dumerchez.
On avança bien peu dans l’approche de la vérité ; s’y égare-t-on ? Se borne-t-on à attendre qu’elle se révèle ? La poésie la dévoile-t-elle ou bien la montre-t-elle inaccessible voire inconcevable ? Questions sans doute insolubles. Au moins eut-on la joie d’entendre ces trois artistes dialoguer, et lire des textes - cela vaut largement toutes les ébauches de réponse.
À l’issue de la soirée, je ne savais pas mieux qu’avant ce que pouvait être la vérité. Mais je quittai la place joyeuse tout de même : j’avais découvert des poètes que je ne connaissais pas ; Hubert Haddad m’avait présenté Laurine Rousselet, jeune poète dont il défend l’œuvre et qui vient de publier, à L’Atelier des brisants, L’été de la trente-et-unième - préfacé par Marcel Moreau et portant en couverture une toile de Serge Kantorowicz. En outre, j’avais en poche le nouveau catalogue Zulma, conçu à la semblance de leurs livres avec une couverture dessinée par David Pearson, des pages pareillement typographiées et ornées, un même papier Munken Premium Cream et un contenu travaillé comme un texte littéraire où, pour chaque ouvrage, figurent en plus de la traditionnelle "présentation de l’éditeur" de courtes citations. Cerise inédite à la fin de ce bel objet-livre : un chapitre (presque) échappé du Nouveau nouveau magasin d’écriture !
Autre plaisir, de taille : avant la soirée j’avais traversé, l’âme baladeuse, cette librairie étonnante... Car Ombres Blanches est d’une vastitude et d’une configuration qui n’ont rien à envier aux librairies des plus grandes FNAC ; l’on s’immerge dans les livres sans pour autant sentir l’emprise d’un mercantilisme arrogant ni la pression outrancière de l’actualité éditoriale qui, on le sait, tend à écarter des étals les ouvrages ayant dépassé les trois mois d’ancienneté. Ici s’effectue, à tous les rayons, un travail de fond qui permet à des livres issus des réserves de côtoyer les dernières parutions à la faveur d’un fait d’actualité - par exemple une exposition, un anniversaire... - ou de la venue à la librairie de tel ou tel artiste. Il arrive ainsi que resurgissent sur les tables et présentoirs des livres oubliés, publiés dans des collections désormais disparues alors qu’eux n’ont rien perdu de leur pertinence. Elles sont peu nombreuses les librairies qui peuvent de la sorte assurer la perpétuation du livre en mettant à la disposition du public un vaste fonds en continuel roulement ; puisse Ombres Blanches fonctionner longtemps comme cela : un tel lieu est une bouffée de bonheur pour tous les acteurs du livre. Un bonheur total si l’on ajoute à cet endroit labyrinthique dont les différents rayons se combinent comme les modules d’un jeu de construction, une salle claire où se tiennent les rencontres et qui accueille sans discontinuer sur ses murs nus des expositions temporaires.
Si les ombres blanches havres de livres se repèrent aussi bien qu’un loup de même couleur, non loin de la place du Capitole quoiqu’au détour d’une petite rue, il n’est pas aussi aisé d’accéder au siège de l’ARAPL Midi-Pyrénées où Otto Kadlecsovics expose ses œuvres. C’est à la périphérie : du centre-ville il faut prendre le métro puis un bus qui mène à la Cité de l’espace - à moins que l’on possède un véhicule. On descend juste avant le terminus pour longer la rue Jean Gonord bordée d’arbres. Aux marches de la ville l’endroit est désert - peu de circulation et encore moins de piétons - lisse et policé comme toute zone industrielle en cours de construction, où jardins et pelouses résultent davantage d’un souci du décorum que d’un réel amour du végétal.
Au n° 13 se découvre un bâtiment géométrique aux fenêtres garnies de vitres miroir - un édifice administratif tout de suite reconnaissable plutôt qu’une galerie d’art... Mais au premier étage, elles sont là : les toiles d’Otto Kadlecsovics sont sagement accrochées aux murs, bien mises en valeur par le blanc uni de ces derniers et par la juste distance qui les sépare les unes des autres. Le contact est immédiat : dès votre arrivée face à l’alvéole d’accueil, votre regard est happé par le tableau placé juste au-dessus de l’hôtesse. Il ne vous reste plus qu’à gagner, derrière, le hall sur lequel débouchent les bureaux. Abstraction faite de l’environnement "tertiaire high tech", rien ne gêne la contemplation des œuvres ni le dialogue intime que l’on peut engager avec elles...
Les transparences et les vapeurs tendent leurs voiles intangibles d’un bord à l’autre des toiles ; la lumière joue en d’infinies nuances, flous et dégradés naissent d’infimes poussières colorées - et d’ailleurs, à y regarder de près, hormis quelques arrière-plans d’une insondable profondeur, les couleurs ne sont presque jamais unies mais imperceptiblement pulvérulentes ; ainsi offrent-elles des variations toanles étonamment subtiles. À travers cette luminosité diffuse, les coloris cependant demeurent brillants. L’impondérable règne à l’entour de figures plus densément peintes. Mais brume ou corps dense, le dessin est toujours d’une extême netteté, et le seul mot qui me vient à l’esprit en contemplant ces œuvres est celui de "pureté". Chaque tableau est une fenêtre ouverte sur l’absolue pureté cosmique ; l’on est projeté dans un espace d’où toute corruption semble bannie - rien ne paraît devoir altérer ce qui est figuré. Pourtant les flammes s’éteignent ; les cierges fondent et les coulures tourmentées de leur cire, dorée ou gris-bleu, donnent lieu parfois à de discrets effets de relief...
Même si le motif est arachnéen, léger comme un souffle, fantômal par l’immatérialité de ses teintes et de ses formes - filets de fumée, drapés de brouillard, lueurs mourantes d’un soleil... - il n’y a pas de fragilité : l’évanescence s’inscrit dans l’immarcessibilité d’une vigueur éternelle.
Voilà sans doute pourquoi les toiles d’Otto apaisent l’âme : elles vivifient le vague sentiment d’éternité que l’on a en soi, plus ou moins enfoui ; elles ouvrent au sacré et dépouillent l’infini de ce qu’il peut avoir d’angoissant. L’on peut trouver malséant de les voir là, dans ces locaux ultramodernes bas de plafond, baignés de ronronnements informatiques et parcourus de sonneries téléphoniques - signes criants de l’efficacité laborieuse aujourd’hui déifiée à laquelle on sacrifie tout ou presque. Mais ces tableaux sont d’une force telle qu’ils font taire autour d’eux les bruits de cette activité fébrile. Et l’on ne peut que savoir gré à l’ARAPL Midi-Pyrénées d’exposer ainsi des œuvres d’art dans ses locaux. Cela met un peu d’humanité au cœur des necessités économiques en ces temps où notre ministre de l’Économie, des Finances et de l’Emploi perd le sens de l’humain au point de ne parler que de ses rencontres et de ses discussions avec des entreprises, oubliant que ce n’est pas l’entreprise mais celui qui l’a créée, l’entrepreneur - autrement dit la personne - qui est doué de parole et à même de "rencontrer" une autre personne...
Pour voir les tableaux d’Otto Kadlecsovics, il faut impérativemment se rendre à Toulouse mais, à défaut, on peut toujours visiter son site...
ARAPL Midi-Pyrénées
13, avenue Jean Gonord
31506 Toulouse
Tel : 05 62 71 81 21
Bureaux ouverts du lundi au vendredi de 8h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h.
Quant à la librairie Ombres Blanches, vous pouvez avoir un petit aperçu de ce bel endroit à travers son site web. Riche et bien conçu, il permet même les achats en ligne. Mais la Toile ne vous procurera jamais cette étrange jubilation fascinée qui envahit tout amoureux de littérature dès qu’il se trouve physiquement proche de piles livresques, jubilation dont l’intensité croît au fur et à mesure qu’augmente la quantité d’ouvrages. Un passage à la librairie portera à son comble cette émotion si particulière...
Librairie Ombres Blanches
50, rue Gambetta
31000 Toulouse
Tel : 05 34 45 53 33
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