Les cieux tourmentés du mois de mai 2008 mettent à mal l’adage qui place le joli mois sous le signe du bon plaisir de chacun. Mais il est un événement auquel les caprices météorologiques n’enlèveront jamais rien de sa chaleur : la remise officielle du Prix Renaissance de la Nouvelle, à Ottignies-Louvain-la-Neuve.
Suivant un rituel bien rôdé, la soirée fut ouverte par l’échevin à la Culture, David da Camara Gomes. Après une rapide introduction, arguant que la Belgique est le pays du surréalisme, il poursuivit son discours sur un mode beaucoup plus errant, associant au 17e anniversaire du prix le soixantième de la fondationd de l’État d’Israël, le cinquantième de l’Exposition universelle de Bruxelles - dont la célébration doit donner lieu à plusieurs manifestations dont le coup d’envoi a été donné le 17 avril - et les 40 ans de Mai 68 pour mêler en une curieuse imagerie composite une sorte de rêve éveillé où il imaginait les fondateurs du prix, Carlo Masoni et Michel Lambert, projetés en diverses situations, ici en treillis du côté d’Israël, là scandant les slogans soixante-huitards dans la rue Gay-Lussac, ailleurs musant dans le cadre à la fois futuriste et déliceusement suranné de l’Expo 58 sous les boules d’acier de l’Atomium pour finir en se demandant quelle était l’image qui pouvait le mieux convenir à ce dix-septième prix Renaissance de la nouvelle - question restée en suspens à laquelle j’eus envie de répondre "un monceau de livres sans doute" mais quoi ensuite qui exprimât la particularité formelle de la nouvelle, la sincérité enthousiaste du jury, la qualité singulière de la convivialité qui toujours règne à Ottignies ? À défaut de représentation visuelle au moins tâcherai-je de circonscrire la cérémonie - bien peu cérémonieuse au demeurant, mais simple et chaleureuse - par les mots, ce qui est la moindre des choses regardant un événement littéraire.
Puisque l’échevin à la Culture s’était abandonné à la fantaisie pour ne pas, précisa-t-il, répéter d’une année sur l’autre ces données concernant la renommée du prix qui restent inchangées, il revint à Michel Lambert d’évoquer brièvement, en termes plus concrets, les conditions d’existence de cette récompense qui, au fil de son histoire, eut à affronter bien des obstacles - au point de se trouver menacée de disparition. Mais d’une année sur l’autre les difficultés furent vaincues ; aujourd’hui le prix affiche une belle longévité et peut, semble-t-il, compter sur un avenir à peu près serein - même si rien n’est jamais acquis et s’il faut, toujours, maintenir haute sa garde, ce que Michel Lambert ne perd jamais de vue. Au nombre des partenaires qui assurent l’assise financière du prix, il convient de remarquer, cette année, le soutien exceptionnel mais pour un montant non négligeable de la Société des Gens de Lettres.
Contrairement à son habitude, il ne dit rien des livres reçus sinon qu’ils étaient une bonne trentaine - presque quarante - à avoir été soumis aux jurés et donna très vite le nom du lauréat : Jean-Yves Masson, auteur d’Ultimes vérités sur la mort du nageur paru en août 2007 aux éditions Verdier. Puis il présenta le recueil dont il décrivit l’univers et les thèmes généraux avec beaucoup de sensibilité - un recueil où, dit-il, les personnages arpentent inlassablement l’espace, et le temps. S’y déploie un univers étrange, oppressant, où la mort règne mais de manière sourde. Il esquissa le contenu de quelques nouvelles mais n’en résuma aucune, disant que cela ne rendrait pas justice à la profondeur de leur propos ni à la beauté de l’écriture, classique et élégante, proche de celle de Julien Gracq. De cela il est aisé de conclure que le choix n’a pas été trop difficile et que ce livre s’est imposé avec une évidence sans doute assez rare. L’on ne s’en étonnera pas : ce recueil a déjà bénéficié d’une bourse Thyde Monnier décernée par la SGDL à l’automne dernier, et il est en passe d’obtenir d’autres récompenses.

Les jurés du prix 2008 - soit Alain Absire, Jean Claude Bologne, Georges-Olivier Châteaureynaud, Ghislain Cotton, Marie-Hélène Lafon, Michel Lambert et Claude Pujade-Renaud - ont, à nouveau, consacré un jeune auteur. Jean-Yves Masson, qui a déjà à son actif une bibliographie conséquente en tant que traducteur, est aussi poète, essayiste, romancier, mais il signe là son premier recueil de nouvelles. Ajoutons aux cordes dont son arc est tendu qu’il est enseignant d’université et directeur de la collecion "der Doppelgänger" chez Verdier.
Homme étonnant que Jean-Yves Masson, dont l’imposante silhouette impressionne un peu d’abord, avant qu’on ait entendu sa voix claire et limpide d’une grande douceur, qu’on ait pris le temps de réaliser combien son visage ouvert paraît sourire de l’intérieur et que dans ses yeux une lueur est prompte à s’allumer qui ressemble tant à celle animant les yeux d’un enfant émerveillé. Disert, savant, il charme immédiatement par son élocution fluide, vive, et par l’étendue des sujets qu’il aborde en conversation. Ce fut un moment lumineux que de l’écouter répondre aux questions que les jurés lui posèrent après que Michel Lambert leur eut cédé la parole...
Tout en détaillant la manière dont il avait conçu son recueil - d’une architecture très précise, où le nombre de nouvelles comme leur agencement a été pensé avec le même soin que chacune d’elles a été construite - l’auteur évoqua par menues allusions son histoire personnelle et les hantises qui motivent sa démarche d’écrivain. Jamais je crois je n’avais entendu énoncer "telle est, telle a été ma souffrance" avec une si grande simplicité, tout empreinte d’une extrême pudeur. Sans ostentation mais sans se piquer d’euphémismes, sans détour et comme en témoignage de confiance envers le public, Jean-Yves Masson mentionna son attachement à sa maison d’enfance, l’atmosphère parfois hostile dans laquelle il a grandi, les difficultés de son rapport au monde et ce qui nourrit son écriture. Mais le plus émouvant fut peut-être de l’entendre confier avec une même spontanéité sa peur de la mort quand il expliqua à quel point il lui était douloureux de terminer un livre, et son amour des fleurs lorsqu’on lui remit le bouquet traditionnellement offert aux lauréats.
Une fois terminé le vif échange de questions-réponses, riche et passionnant - peut-être le plus dense auquel j’aie assisté depuis que je viens à Ottignies - le comédien Yves Degen vint à la tribune pour lire "Une terreur". La voix rauque et profonde, puissante, épousait bien les phrases et, d’abord, cette force parut convenir, d’autant qu’elle rendait à merveille ce que les vociférations nocturnes prêtées au père ont de terrible. Peu à peu je sentis pourtant une indéfinissable lassitude me gagner - peut-être la nouvelle choisie était-elle un peu longue pour être ainsi interprétée ? - et quelque chose commença de me gêner ; trop de force, justement : le texte est, semble-t-il, de ceux dont le mouvement, la musique ne se perçoivent que dans le silence d’une lecture pour soi seul. Un texte qui ne vibre que dans le secret d’une lecture intime et pâtit d’être dit avec trop de vigueur...
Tandis qu’au dehors la pluie diluvienne venait de cesser que l’on avait eu à éviter en arrivant à la Ferme du Douaire, Jean-Yves Masson s’installait pour signer son livre et converser avec ses lecteurs. Les autres invités, eux, quittèrent leur siège pour aller bavarder autour de boissons et d’amuse-gueules dans ce climat bon enfant que j’appréciai pour la cinquième année consécutive et dont j’allais goûter pendant quelques heures encore les prolongements dans la salle à manger du château de Limelette, autour de mets à l’insigne délicatesse et en fort agréable compagnie...
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