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Pour le quatre-vingt huitième volume de leur belle collection bleu-nuit, les éditions de L’Aire ont eu l’heureuse initiative de rééditer deux œuvres d’Édouard Rod (1857-1910), La Chute de Miss Topsy (1882) et La Course à la Mort (1885)1, présentées par Daniel Maggetti2. Voilà une occasion de redécouvrir le pan le plus sombre, et sans doute le plus fascinant, de la production abondante d’une figure importante de la littérature suisse romande de la fin du XIXe siècle.

Sous le signe du naturalisme

Arrivé à Paris en 1878 après s’être converti au wagnérisme lors d’un séjour berlinois, le jeune Vaudois se jette dans l’aventure naturaliste en publiant une petite brochure inspirée par Émile Zola (À propos de l’Assommoir, 1879.) Il collabore à des périodiques comme Le Parlement, La Liberté et Le Temps, et publie sans relâche des romans et des nouvelles marqués du sceau de l’école réaliste. De cette période témoigne notamment La Chute de Miss Topsy (1882), court roman ou plutôt longue nouvelle qui met en scène Frémy, un petit fonctionnaire à la vie morne et bien réglée jusqu’à sa rencontre avec Topsy, écuyère de cirque. Dans ce récit fidèle dans l’ensemble aux préceptes du naturalisme, on peut voir apparaître déjà une sensibilité plus originale, plus personnelle : une profonde mélancolie teintée de désespoir qui tranche quelque peu avec ce qu’écrivent les autres familiers de Médan3. Et ce d’autant plus qu’elle est associée, chez Rod, à un goût profond pour l’analyse psychologique.
 
On en verra un bel exemple à travers la description minutieuse et passablement cruelle des hésitations de Frémy face à l’investissement que constituerait une relation amoureuse avec la jeune fille : 
Il sentait en lui quelque chose qu’il n’aurait pu définir, comme un dégoût anticipé du bonheur, comme une inaptitude à jouir, qui souvent le faisaient douter de son propre sentiment. "Est-ce que je l’aime vraiment ? Est-ce que je la désire ?" se demandait-il parfois ; et il frémissait en songeant que, sitôt qu’il l’aurait possédée, elle ne serait plus pour lui qu’une maîtresse vulgaire.4
Finalement, après un seul baiser échangé avec la belle écuyère, il tournera le dos à Topsy pour lui préférer une relation moins contraignante avec une demi-mondaine. Malgré les évidentes qualités de ce récit, il faudra néanmoins attendre la parution de La Course à la Mort pour voir, comme a pu le souligner un biographe de notre auteur, se dessiner vraiment la personnalité littéraire d’Édouard Rod5.

Une leçon de pessimisme fin-de-siècle

À l’occasion d’une préface à la seconde édition du livre qui, en 1885, assura sa renommée et son succès, Édouard Rod pouvait écrire :
Je ne sais jusqu’à quel point La Course à la Mort peut rentrer dans le genre "roman", et, si j’avais trouvé un autre terme pour la désigner, je n’aurais point hésiter à l’employer.6
Adoptant la forme fragmentée du journal intime d’un personnage anonyme, écrivain en quête d’inspiration, l’ouvrage se refuse à toute narrativité et se présente plutôt comme l’enregistrement des soubresauts d’une âme inquiète, prisonnière d’un doute profond, obsédant, qui porte sur la création, sur l’amour, sur le sens de la vie et de la mort7. Véritable concentré du pessimisme fin-de-siècle, largement nourri de la philosophie de Schopenhauer et de la pensée de Leopardi, ce roman de l’intériorité est aussi celui de la cérébralité qui conduit à l’impuissance et à l’inaction : 
Le doute m’arrête dans tout ce que j’entreprends, et le moindre fait le développe8, écrit le narrateur. On ne s’étonne pas alors qu’à peu près au même moment, l’auteur publiait un article consacré à Paul Bourget9, écrivain du doute continuel 10 passé maître dans l’art de mettre à nu les moindres détours de l’âme de mondains tout entiers soumis à l’oisiveté jusqu’au dégoût. On en a un parfait exemple dans une nouvelle publiée en volume en 188511, où un homme fortuné va, pour échapper à l’ennui de son existence, jusqu’à inventer un lieu de rendez-vous clandestin où la règle serait, comme dans les musées, de regarder, mais de ne pas toucher - un flirting-club dans lequel, suprême délicatesse de l’esprit et des nerfs12, on se contente de désirer sans assouvir ce désir.

Du désir pas plus que de l’amour le héros d’Édouard Rod, sans cesse agité par des sensations et des sentiments complexes, contradictoires, ne semble capable d’éprouver les effets de manière durable. À peine ses sens et son cœur commencent-ils à s’embraser que déjà ils s’éteignent, épuisés, sur une profonde impression de dégoût : 
Au moment même où je tourmente mon cœur [...] pour en faire jaillir une étincelle [...], à l’instant précis où je vais M’OUBLIER, - je suis arrêté par une représentation épouvantablement exacte de ce dégoût caché dans mon abandon d’une seconde [...]. Oui, le désir et le dégoût se touchent alors de si près qu’ils se confondent et ne font plus qu’un. [...] À la fin, le dégoût reste seul [...], et sa main pesante m’écrase. 13 
Nul objet ne parviendra à l’arracher à cette impuissance de sentir
14 , pas même Cécile, avec qui un temps il entretient une complicité qui n’aurait demandé qu’à se transformer en amour... Tout comme Frémy dans La Chute de Miss Topsy, le héros de La Course à la Mort finit par renoncer et perdre à jamais l’être aimé. Dès lors commence pour le diariste l’enfer du regret qui confère aux impressions passés une intensité, une profondeur, un charme qu’elles n’avaient peut-être point, ou qu[’il] ignorai[t] et qu’amèrement [il] appren[d] à connaître - trop tard. 15 Pour fuir cette torture et recouvrer la paix, le narrateur, suivant l’exemple des héros romantiques, décide de quitter Paris et chercher refuge dans la nature, en l’occurrence dans les Sept-Montagnes de la Suisse. Il n’y découvrira en fin de compte que la Mort...

Si ce roman constitue à n’en pas douter un précieux document historique sur le pessimisme fin-de-siècle, il demeure avant tout une réussite littéraire, dont la lecture est certes parfois exigeante, mais qui réserve aussi des passages d’une réelle beauté. Cela est particulièrement vrai lorsque le narrateur verse dans l’onirisme et l’hallucinatoire ; à de tels moments, l’auteur parvient à insuffler dans sa prose un véritable souffle poétique. On en veut pour preuve ce rêve étrange et troublant dans lequel il tombe amoureux d’une terroriste russe condamnée à mort16, ou bien le récit de son pèlerinage dans la montagne suisse, en compagnie des êtres surnaturels17 qui peuplent les légendes germaniques et les opéras de Wagner...

Quelques années plus tard, Édouard Rod, auréolé de succès littéraire et titulaire de la chaire de littérature comparée de l’Université de Genève, fera paraître Le Sens de la Vie (1889), roman de l’acceptation de la vie qui, comme le note Daniel Maggetti, dessine le chemin menant à l’adhésion à des valeurs aussi peu problématiques que la responsabilité maritale et l’engagement paternel.18 Installé dans le confort bourgeois, Rod s’éloigne à grands pas des thèses décadentes, comme viendront le confirmer de nombreux romans moraux du type de La Vie privée de Michel Tessier (1893) ou Mademoiselle Annette (1901). Une voie vers un certain conformisme que ne manquera pas de suivre, à sa manière, Paul Bourget...
 

NOTES 

1 - Édouard Rod, La Course à la Mort suivi de La Chute de Miss Topsy, préface de Daniel Maggetti, Vevey, Les Éditions de L’Aire, collection "L’Aire bleue", n° 88, 2007, 302 p.
2 - Né au Tessin en 1961, Daniel Maggetti est à la fois chercheur en littérature et écrivain. On lui doit notamment d’excellentes nouvelles, comme celles réunies dans La Mort, les anges, la poussière (Vevey, Les Éditions de L’Aire, 1995). L’auteur y évoque les malheurs et souffrances qui empoisonnent l’existence quotidienne des petites gens du Tessin, cette région de la Suisse qui jouxte l’Italie.
3 - Cette singularité n’aura pas échappé à Guy de Maupassant qui, dans un de ses "Profils d’écrivains" de 1882, voit en Rod un romancier imprégné de mélancolie allemande, de cette mélancolie rêveuse, poétique, sentimentale des peuples philosophants, dépaysé dans l’existence vive, rieuse, ironique et bataillante de Paris. (Guy de Maupassant, "Profils littéraires", 1882 ; repris dans Chroniques littéraires, avant-propos de Pascal Pia, Paris, L’Édition d’art H. Piazza, 1973, p. 115.)
4 - Édouard Rod, La Chute de Miss Topsy, 1882 ; repris dans La Course à la Mort suivi de La Chute de Miss Topsy, op. cit., p. 249.
5 - Cf. Firmin Roz, Édouard Rod, biographie critique illustrée d’un portrait-frontispice et d’un autographe suivie d’opinions et d’une bibliographie, Paris, Librairie E. Sansot & Cie, 1906, p. 12.
6 - Édouard Rod, "Préface à la seconde édition de La Course à la Mort", 1886 ; cité dans Doris Jakubec, "Entre la Suisse et Paris : les écrivains de la fin du siècle" in Roger Francillon (sous la direction de), Histoire de la littérature en Suisse romande II - De Töpffer à Ramuz, Lausanne, Éditions Payot, coll. "Territoires", 1997, p. 200.
7 - Charles Recolin, dans son essai sur L’Anarchie littéraire, évoque La Course à la Mort comme un livre qui n’a pas l’attrait du roman, qui en a à peine la forme, écrit en dehors de tout souci de plaire, dans un style abstrait et parfois aride. (Charles Recolin, "M. Édouard Rod", L’Anarchie littéraire, Paris, Perrin et Cie, 1898, p. 59.)
8 - Édouard Rod, La Course à la Mort, 1885 ; repris dans La Course à la Mort suivi de La Chute de Miss Topsy, op. cit., p. 74.
9 - Édouard Rod, "M. Paul Bourget", La Revue indépendante, Paris, tome II, n° 6, février 1885, p. 331-341. Aujourd’hui bien oublié, Paul Bourget (1852-1935) n’en fut pas moins une personnalité influente de l’intelligentsia littéraire de la fin du XIXe siècle. Si on se réfère encore à ses précieux Essais de psychologie contemporaine (1883-1885), on néglige volontiers son œuvre de romancier et de nouvelliste. Sans doute est-ce un tort, comme en témoignent ses premiers volumes de fiction, parmi lesquels on retiendra surtout Cruelle énigme - Profils perdus (1885), André Cornélis (1887) et Le Disciple (1889), roman que l’on n’a pas manqué de rapprocher de La Course à la Mort.
10 - Ibid., p. 332.
11- Paul Bourget, "Flirting-Club", Cruelle énigme - Profils perdus, 1885 ; réédition : Paris, Arthème Fayard, coll. "Modern-Bibliothèque", s. d., p. 105-108.
12 - Ibid., p. 106.
13- Édouard Rod, La Course à la Mort, op. cit., p. 119-120.
14 - Ibid., p. 100.
15 - Ibid., p. 168.
16 - Ibid., p. 51-54.
17 - Ibid., p. 180.
18 - Daniel Maggetti, "Préface", in Édouard Rod, La Course à la Mort suivi de La Chute de Miss Topsy, ibid., p. 33.



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Eric Vauthier, le 15 mai 2008 - article3309.html
Édouard Rod, La Course à la Mort suivi de La Chute de Miss Topsy (préface de Daniel Maggetti), Les Éditions de L’Aire coll. "L’Aire bleue" (Vevey), 2007, 302 p. -
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