Le seul titre nous met vite la puce à l’oreille : La Petite Pièce en haut de l’escalier... s’avère être un fin renouvellement du conte Barbe Bleue. Cette pièce maîtresse de notre fonds commun de contes, fables et légendes, nous est des plus connues : l’homme laid et diversement marié mais incroyablement riche, la cadette amoureuse, le mariage précipité, l’absence du mari qui crée les circonstances mêmes de la tentation, et donc du piège - laisser la clef, c’est se fier à l’obéissance, se défier, et piéger en même temps (la clef est fée, et le sang marque d’une tache ineffaçable). Les interprétations symboliques du conte populaire transcrit par Perrault sont diverses : Bettelheim y a vu une évocation du tabou de l’infidélité (la pièce interdite est le sexe féminin, la clef ouvrant la ceinture de chasteté, le sang étant la marque de la trahison consommée) et une variation sur le thème de l’amour fou, amour passion (l’amour à mort) ; on peut aussi y voir une populaire proscription propédeutique des mariages exogames à usage des jeunes filles (Barbe Bleue est l’étranger tentateur marqué d’un signe extérieur d’étrangeté - sa barbe, d’évidence - qui subvertit l’enfant innocent et que doivent protéger la sœur Anne et les frères guerriers - on reste dans la famille !). Les translations contemporaines (adaptation et relecture) ont aussi joué de la force férocement simple de ce conte suggestif : j’ai un certain faible, je l’avoue, pour le poétique Barbe Bleue de Dea Loher.
La relecture de Carole Fréchette apporte quelques modifications secondaires empreintes de l’air du temps : la fée clef n’est pas cafteuse, ce sera une bonne amoureuse du maître (qui laisse sa famille pour tenter l’inconnu - renouvelant la tentation de la cadette du conte) ; Anne n’est plus la grande sœur protectrice et dévouée, mais une femme mariée engagée dans l’humanitaire, qui tente de rendre mature sa sœur ;les frères sauveurs sont remplacés par une mère fragile et dévorée d’inquiétude...
Mais le travail d’écriture de l’auteur se révèle aussi majeur en posant une question centrale et impensée : qu’y avait-il dans la pièce avant, au début, d’abord ? Et conséquemment, pourquoi fut-elle interdite à la première femme de Barbe Bleue ?
Questionnement fondamental qui permet de repenser le "stratagème" de Barbe Bleue (Henri, évidemment) mais surtout la curiosité de la cadette (Grâce dans la pièce) qui redevient ici véritable angoisse, effroi, tourment moral...
L’aventure de cette Grâce déjà fragile avant l’abord de la pièce - elle a ses voix intérieures, comme toutes les naïves, peut-être est-elle folle - et sa découverte déstabilisante (un homme blessé étrange et incapable de parler, au symbolisme lourd) rend possible un fécond travail de l’espace - qui s’étire et s’irréalise pour creuser la solitude, mais aussi de l’échange (nerveux, compliqué d’angoisse).
Tout cela ne serait-il que le drame d’une psyché fragile d’enfant qui rêve de prince charmant ?
Et si le manque de confiance en la réalité - en la possibilité même du bonheur, de l’amour -, était d’abord celui de la jeune fille, plutôt que de Barbe Bleue ?
Il reste à rêver sur le sens de cette solution et sur la qualité qu’apporte Carole Fréchette à l’énigme originelle de cette petite chambre fermée - cet homme blessé : solution ouverte et propice à une rêverie angoissée, ou option dramaturgique au symbolisme trop appuyé ?
Problème à charge de la mise en scène, et donc fécond scéniquement (quelle représentation pour cette irreprésentable proposition apportée à cette question sans réponse au fond : quoi, dans la petite pièce interdite ?), sans doute, pour une pièce stimulante par la rêverie de l’espace scénique à laquelle elle invite - entre dilatation, contraction, tourbillons, entre grande lumière et ombre angoissante.
Avec légèreté, par ce pivotement subtil de la fable autour d’une question oubliée, ainsi que par le déplacement ambigu des personnages secondaires (la bonne rivale, la sœur à l’autre bout du monde, la mère fragile : qui est allié, ennemi ?) qui renforce la solitude fragile et effarante de Grâce, ainsi piégée dans ses craintes, peurs et désirs de jeune fille à peine née à l’amour (Grâce - l’innocence), Carole Fréchette renouvelle avec une grande force calme ce beau et simple drame de la confiance et de l’amour fou qu’est Barbe Bleue.
Pour une lecture riche en poésie verbale et rythmique, il faut voir Barbe Bleue de Dea Loher. Pour une grille critique de l’imaginaire du conte de fée (lieu de la domination érotique et sociale, de la possession de la femme et sa soumission jusqu’à une réification humiliante qui tournerait à la mort), Drames de Princesses du prix Nobel Elfriede Jelinek. Deux textes à trouver chez l’Arche éditeur.
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