Ce désir qui luit au loin
Lui, protagoniste de la dernière pièce "éponyme" de Djian, est un homme d’une étrange banalité plongé dans une situation des plus troubles : sa seconde femme, Elsie, lui reproche le regard happé qu’il a eu lors de l’enterrement de sa mère pour son ex. Or, "lui" n’est pas un libidineux quelconque, cet incident n’est pas un simple motif à trame vaudevillesque perverti qui se jouerait ici. Son problème n’est pas de l’ordre d’un désir assidu, folâtre, au-delà du contrat de mariage et des farouches devoirs familiaux incarnés par cette mère défunte. Lui est plus touffu que cela, difficilement saisissable, puisque son problème est d’ordre non social, mais psychique, traumatique : Nicole, sa première femme fut violée devant ses yeux par ses amis, et il ne fit rien pour elle.
Mais il était bourré, cela n’allait pas fort entre eux, il était démoli et c’était une vamp’, insiste Elsie - car la froide et dure Elsie n’a qu’un désir, que son engagement auprès de lui, son amour, soit récompensé, qu’il soit libéré de cette douleur, de fait qu’il lui rende compte de sa responsabilité à elle, Nicole, responsabilité pleine et entière à cette libidineuse malsaine, et de son innocence à lui. Mais lui n’est pas qu’une chiffemolle dégueulasse, les femmes l’aiment, et, pour autant qu’on puisse le juger, car ses femmes sont elles-mêmes responsables activement de cette relation trouble, il semble lâche autant qe manipulateur, incapable de répondre à leurs sollicitations. D’autant que sa première femme, étrangement, est chez lui, apparaissant chaque fois que Nicole apparaît.
Et puis, il y a Sylvie, sa voisine qui, victime elle-même d’un viol aux circonstances assez similaires à celui de Nicole, vient chercher réconfort près de ce voisin tellement à l’écoute et plein de tact. Mais Lui, c’est l’homme impersonnel, qui semble ruser, manipuler, jouer pour éviter d’agir sincèrement, de s’engager, qui semble tout faire pour dépeupler, faire croître le silence.
Ce n’est pas le sujet seulement, ni la fable qui est trouble ici, mais l’ensemble des coordonnées de la pièce qui semblent participer du trouble que diffuse la vie de Lui. Ainsi, le temps du drame est irrepérable : au continu du temps de la représentation imposé par le rythme des apparitions (jamais plus de deux personnages concomittants) et des échanges (les femmes reviennent en scène poursuivre un échange entamé sans qu’aucune ellipse temporelle n’apparaisse dans leurs échanges) s’oppose la dimension erratique, abrupte du temps de la fable, les absences de ces différentes femmes suggérant un temps beaucoup plus long que celui de leurs confrontations avec lui. Outre le temps, c’est l’invraisemblance de ces apparitions (d’où vient et où va Nicole tandis que revient Elsie ?), ainsi que les propos de Sylvie qui perturbent ces coordonnées, participant à suggérer l’irréalité de l’ensemble.
Et si nous n’étions que face aux hallucinations, aux délires de Lui, pris dans ses difficultés d’être face au désir des femmes, son incapacité à y répondre, avant tout par épuisement, par solitude ? Ce que suggèrent autant son comportement que le huis clos scénique (son appartement), certains propos de chacune de ces femmes... Un paumé devant le désir étouffant de ces femmes, un épuisé en marge incapable de répondre à leur empressement monstrueux - l’enfer, c’est l’amour des femmes devant lequel il ne peut répondre que par la ruse, l’évitement, le repli, la solitude, la nausée, l’abandon, le refus - le silence.
Pièce intéressante, Lui s’inscrit peut-être trop, et sans doute sans le vouloir, dans une ligne d’édition (une mode ?) - celle de l’Arche - pour ne pas m’inviter à quelques remarques plus larges sur ce type de pièce.
L’arche, on le sait, a une ligne d’édition poétiquement engagée - Brecht, Vinaver, Jelinek, Müller, Melquiot, Sophocle, Lorca... Du théâtre fort, politique au sens large, puisque provocateur, intriguant, corrosif. Subversif, quant à nos catégories politiques, esthétiques et éthiques. Bouleversant, qui a du punch et est peut être assez angoissant. Or, cette ligne d’édition tend à promouvoir une mouvance contemporaine d’auteurs occidentaux qui semblent communément happés par le même vertige qui saisit les médias culturels classiques, dominants devant un problème majeur : la perversion sexuelle, la folie érotique. Viol, Les névroses sexuelles de nos parents, Claire en affaire, Blackbird, Lui...
L’Arche et le trouble sulfureux de la perversion
Toutes ces pièces, et nombre d’autres avec certes des manières et préoccupation bien différentes, sont traversées par un même souci, une même préoccupation - la question de la perversion du désir, de la folie érotique - et qui me semblent toutes figées par cette préocupation tournant vers l’obsession d’un style englué dans des structures assez lâches. Combien de pièces qui tentent de réveiller la traditionnelle pente du théâtre à creuser les désordres et ambiguïtés du désir en puisant et répondant à l’actualité du fait divers, du problème de société, du pitch pour séries américaines à succès ? Combien renversent les "lieux communs" de l’effroi de notre époque devant la perversion et la folie sexuelle en injectant un paradoxe qui perturbe les catégories de nos jugements éthiques : et si une handicapée mental jouissait du traitement que lui inflige son tortionnaire ? et si la victime d’un viol ne prenait plus plaisir que d’une sexualité violente ? et si l’enfant abusée était traumatisée surtout d’avoir été abandonnée par le pervers qui l’a marquée ? Derrière le crime, le tabou, et donc le totem à travailler, à interroger - le désir ?
Pourquoi pas ?
Seulement, c’est chaque fois le même vertige qu’on nous offre, vertige de l’infraction sacrilège et de la folie sexuelle, vertige qui affole les coordonées identitaires (qui est le bourreau ? La victime est-elle cette victime que l’on croit ?...) et semble configurer un espace aux coordonnées hallucinées : huis clos d’un appartement, d’une chambre, où l’on se retrouve, se confronte, se disperse, et éclatement de ce lieu en les circonstances d’un passé problématique non réglé qui se met en jeu (le jeu du montage temporel, peut-être la figure poétique majeure de la pièce - dans un style au dépouillement linguistique proche : La femme d’avant).
Le protagoniste mâle devrait se voir conseiller d’aller sur quelque site de rencontres ou de retrouvailles d’amis, c’est de son âge, de son temps, et de son style (mais y prendrait-il plaisir ?) : un paumé, un errant, un marginal, célibataire à la trentaine (un homme chausseur chez Dea Loher, quel monstre, un vendeur itinérant d’encyclopédie pour Fabrice Melquiot, ça existe encore ? et bien sûr le mec louche d’être enfermé dans sa chambre...).
L’amour fou rend féroce, rend incendiaire ou sadique, la leçon est récurrente et les éléments de l’enseignement assez proches. Attention aux recettes qui exploitent les stéréotypes sociaux sans plus les interroger, tendant souvent au dialogue évasif à deux parce que c’est difficile à dire et que, quand ça vient, c’est l’explosion, à la construction dramatique fonctionnant essentiellement par montage temporel (friction de temporalités contradictoires ou contrariées) et au prosaïsme verbal qui fait plus "fait divers", actualité chaude.
Ô dive muse de nos médias de masse : séries policières américaines où la perversion sexuelle est le maître mot ; films "d’auteurs" où la comédie de moeurs (en France, les snobs ou les bobos) autorise la satire et l’ironie d’une vision des rapports érotiques héritée de Laclos et Sade ; journal télévisé. Il semblerait que se joue dans cette ligne théâtrale soit la critique de nos représentations collectives par cette cohorte d’auteurs qui grâce à des jeux d’écho, condensation, perversion compliquée, et grande paresse ou folle passion, visent à resserrer et fouiller les inquiétudes - autant que le souci fasciné- de notre époque devant les horreurs sexuelles majeures.
Il ne faudrait pas que nous sombrions dans le redondant, le lieu commun qui joue aux limites sans les penser davantage, ces limites. Le théâtre gagne-t-il à ces formes toujours plus resserrées, intimistes, lyriques plutôt que dramatiques ou épiques ? Certes, Néron, Phèdre - Racine. Hybridation étrange entre ce théâtre du moi (Duras, Sarraute, Lagarce) et ce théâtre du monde (épigones brechtiens) qui partageait l’horizon scénique dans les années 70 à 80, où l’influence de l’actualité traumatique semble jouer si grand rôle - formes issues du faits divers. Non qu’il n’y ait des réussites majeures, mais la tendance interroge quant aux perspectives d’un théâtre d’art, de recherche et d’engagement qui se resserre en même temps qu’il suit les modes des mass-média.
Il y a 8758 signes dans cet article.