Faisons un vœu : cessons de feindre la naïveté ; le mérite n’assure ni la renommée, ni la position sociale. Ce n’est pas une question de morale - en tout cas pas ici - mais plutôt un postulat scientifique et raisonnable.
D’un côté nous avons donc Bertrand Du Guesclin, figure mythique de la chevalerie, dixième preux selon la légende. De naissance modeste, il a su user de sa renommée internationale d’homme de guerre pour gravir les échelons et s’imposer au roi comme connétable de France.
De l’autre côté, Jean Froissart, contemporain de Du Guesclin, est un éminent historien des guerres de France et d’Angleterre.
Qu’ont-ils en commun ? La renommée.
Rapprocher ces deux figures dans une étude n’a rien d’artificiel ni de capricieux, car c’est une façon de faire l’histoire, de saisir la société du XIVe siècle et de mieux comprendre ce qui peut lier la qualité d’un travail (que ce soit celui des armes ou de la plume) à la renommée. Et ce qui peut paraître anecdotique devient alors fondamental.
Bien sûr qu’il faut passer au crible les grands personnages, analyser leur ascension et leur carrière. Il s’agit de comprendre comment ils se sont inscrits dans l’histoire - ou plutôt la mémoire - d’une communauté nationale.
Et il n’y a aucune raison d’épargner les historiens. Eux aussi doivent passer sur le grill et subir l’analyse implacable de la critique historique. L’histoire n’est pas un simple instrument de connaissance, elle est également une pratique sociale.
Les mots changent de sens, évoluent avec les sociétés et donnent du sens aux trajectoires individuelles : dans l’antiquité, référence pour le Moyen-Âge, entre la gloire et la renommée il n’y avait pas de différence de nature mais juste de degré. On constate qu’à l’époque médiévale la gloire est réservée à Dieu et aux choses sacrées, aux hommes ne revient que la renommée : différence de nature donc entre gloire et renommée. On s’aperçoit en outre qu’au XIIe siècle, la renommée justifie l’ordre social, seuls les bien-nés peuvent y accéder par la vaillance. Dans l’enceinte des monastères, seuls les clercs, par leur science, pouvaient espérer reconnaissance et ascension sociale. Au XIVe siècle, la renommée est plus ouverte et Du Guesclin a su profiter de la brèche - temporaire ? - ouverte aux hommes de naissance modeste. Bien sûr, il était doué pour le combat, mais plus important que tout, il avait saisi l’importance des médias pour s’imposer, c’est-à-dire imposer son nom par des chroniques et des chansons qui le rendent exemplaire et immortel. Parmi ces chroniques figure celle de Froissart. Comme le souligne Bernard Guenée, Ce n’est décidément pas le mérite qui assure à un nom une durable survie, c’est l’historien.
L’histoire, quant à elle, au XIVe siècle est en partie sortie des monastères. Ce faisant, les historiens sont désormais en quête de reconnaissance extérieure. Au XIIe siècle, De cette réputation-là, les moines qui travaillaient à leurs savants travaux sans souci d’argent, sans besoin d’un public, n’en voulaient pas. Savants, ils ne cherchaient que l’estime des savants. Pour qui écrire l’histoire alors au XIVe ? Non plus pour les clercs des monastères mais pour ceux qui peuvent assurer place, rente et réputation : les preux et les nobles. Il faut donc fixer leurs hauts faits pour l’histoire et mettre ainsi les choses en mémoire perpétuelle. Et si justement ces nobles ne lisent pas tous Froissart, conditions de copies et de diffusions obligent, ils connaissent toutefois son nom. Ainsi, de son vivant, Froissart n’a pas dû sa renommée à la qualité de ses récits, ni à leur succès, mais à son entregent. Froissart ou le succès mondain des historiens.
Froissart et Du Guesclin savaient donc que le talent ne suffit pas, il fallait autre chose, comme savoir jouer de ses relations et des médias. De là vient leur éclatante renommée. Comme ses objets d’étude, dont le projet est bien rendu, la mécanique de l’ouvrage de Bernard Guenée est précise, minutieuse, la démonstration implacable ; il ne manque pas le moindre écrou à la fabrication de la renommée. Croire que la renommée vient après coup, comme un cadeau, c’est bon pour les naïfs. Et croire que l’histoire que l’on écrit n’obéit à aucune stratégie sociale, c’est bon pour les...
Pourtant cet ouvrage montre combien l’histoire est aussi un affranchissement ; car elle livre un combat sans cesse renouvelé contre la naïveté. L’image de l’historien travaillant à son œuvre simplement, comme un artisan, n’est pas fausse tant certains ouvrages d’histoire font ainsi penser à un beau travail d’orfèvre. Certains d’entre eux, les meilleurs, savent faire la synthèse entre les anciennes pratiques et les explorations contemporaines. En poursuivant la métaphore, je dirais que Bernard Guénée, historien de la culture médiévale, reconnu et réputé, expose déjà place Vendôme. Et son dernier ouvrage, court, précis et lumineux, mérite toute l’attention, que l’on soit simple chineur amateur de banlieue ou grand érudit des beaux quartiers.
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