Comme souvent pour les grands noms de la littérature qui ont derrière eux une longue bibliographie, on prend prétexte de la sortie de leur "dernier ouvrage" pour leur rendre un hommage élargi à "l’ensemble de leur œuvre". Avec Hubert Nyssen, la tâche se complique : en plus d’écrire des livres appartenant ici au registre romanesque, là ressortissant à l’essai, ailleurs poétisant le rapport au monde, il a fondé la prestigieuse maison Actes Sud, aujourd’hui devenue ce que l’on appelle un "groupe" éditorial - autrement dit un animal de poids conséquent mais qui a réussi malgré son développement à ne pas se départir d’un attachement indéfectible à une qualité littéraire de haut niveau associée à un amour de l’objet-livre grâce auquel les ouvrages estampillés Actes Sud arborent encore des pages au beau papier crème vergé et des cahiers cousus, se tenant à l’écart des fabrications baclées et soi-disant "à coûts réduits" que permettent aujourd’hui les progrès techniques - mais doit-on en l’espèce parler de "progrès"...
Quand bien même n’aurait pas été publié en janvier son dernier roman, Les Déchirements, cette soirée avait de toute façon sa pleine et entière justification car 2008, en vertu du principe décimaire qui préside aux célébrations de toutes sortes, est une année doublement marquante pour Hubert Nyssen : voilà quarante ans qu’il a élu domicile dans le Sud de la France, et trente qu’Actes Sud existe. Deux anniversaires, et un statut double d’écrivain et d’éditeur qui furent dignement honorés le 15 avril au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris. Cet anniversaire double se mua vite en un véritable millefeuille : la date du 15 avril a été choisie en référence au naufrage du Titanic, événement historique fortement imprimé dans la mémoire d’un personnage clef des Déchirements. Et l’on songera, aussi, que le 15 avril renvoie à la première exposition des peintres que l’on appellera "impressionnistes"... et sans doute à fouiller dans l’histoire trouverait-on quantité de 15 avril signifiants - mais arrêtons-nous donc à ceux qui "font sens" autour d’Hubert Nyssen et retenons, alors, ce fameux naufrage si important dans l’économie narrative des Déchirements. Cela suffira à jouer le jeu des emboîtements, dont il fut dit ce soir-là que leur principe est fondateur dans l’œuvre de l’écrivain.
La soirée était annoncée comme une suite de deux tables rondes - mais Nancy Huston, participant à la première, se plut à souligner que le propre des "tables rondes" était justement de se tenir autour de tables qui jamais n’étaient rondes et, de fait, les intervenants prirent place derrière un rectangle parfait aux lignes pures drappé de noir, installé au centre de la scène de la salle de spectacle du Centre sous la confluence de deux projecteurs dispensant une lumière bleue et crue dont l’éclat ressortait dans la semi-pénombre et conférait à l’atmosphère ambiante une touche d’autant plus raffinée qu’elle n’altérait en rien la carnation des visages. De minces lignes azuréennes se dessinaient le long des flancs arrondis des carafes d’eau mises à la disposition des invités ; des paillettes du même azur pétillaient dans les bulles lorsqu’on remplissait les verres - et dans l’ombre cet infime filetage de couleur était du meilleur effet. Ce n’est pas s’attacher à un détail insignifiant que d’observer combien cette mise en lumière était remarquable : au vu de l’impeccable déroulement de la soirée qu’aucun balbutiement ne troubla, où la parole circula avec aisance, elle semblait l’axe d’une scénographie parfaite, pensée à la juste mesure d’Hubert Nyssen, esthète de la plume qui, devenant éditeur, ne conçoit pas de publier un livre qui ne séduise par son aspect et qui, de plus, donne aux beaux-arts - notamment la photographie - une large place dans le catalogue de sa maison.
Sans doute parce que l’écrivain précéda l’éditeur les premières interventions, orchestrées par Pascal Durand - professeur à l’université de Liège dont le Centre d’études du livre contemporain a désormais un fonds consacré à Hubert Nyssen - s’attachèrent à souligner combien les thèmes de la mémoire et du désir sont fondamentaux dans son œuvre romanesque. Tout en plongeant dans l’ensemble des romans, les propos s’articulèrent d’abord autour des Déchirements - le quatorzième - qui répond au Nom de l’arbre, paru en 1973 chez Grasset mais où bruissent aussi maints échos des autres romans publiés ensuite. L’emboîtement, figure structurale de l’œuvre, s’entend donc de livre à livre mais aussi à l’intérieur même du roman : Jean-Luc Outers présenta Les Déchirements comme un maillage de voix, un procès-verbal littéraire, une mise en abyme de la parole. À l’analyse thématique se joignit le regard sur l’écriture, et je retiendrai une belle formule de Jacques De Decker : Hubert Nyssen use, selon lui, d’une syntaxe stratégique - une manière arachnéenne de prendre le lecteur dans la phrase. On ne saurait mieux qualifier une prose si envoûtante qui procède souvent par enlacements successifs et inversions surprenantes exigeant que l’on revienne sur les mots...
Nancy Huston, elle, s’attarda sur les personnages féminins que l’on rencontre dans les livres d’Hubert Nyssen. Des figures labyrinthiques dira-t-elle - et l’on retrouve comme un écho de l’emboîtement, caractère purement sylistique. Il leur effeuille l’âme - sentence admirable : seul un écrivain peut en forger d’aussi belles pour évoquer l’art d’un autre écrivain ! Nancy Huston dira aussi, se penchant cette fois sur l’écriture, qu’Hubert Nyssen tourne le dos au simplisme et qu’il aime à déployer du sens.
À entendre saillir ainsi, au fil des communications, de si lumineuses phrases, pouvait-on sincèrement croire les invités quand ils prétendirent n’avoir rien préparé et se lancer dans la "table ronde" qui, décidément, ne l’était pas, sans le filet d’un texte dûment écrit ? D’autant qu’il n’y eut aucune hésitation, pas un temps mort ; on parla l’un après l’autre sans se bousculer ni se couper tandis que les propos de tous s’ordonnaient à la perfection.
La seconde série d’exposés, menée par Jacques De Decker, se déroula selon un tempo plus proche de la conversation. Les propos allèrent à bâtons mieux rompus - de véritable dialogues se substituèrent çà et là aux simples passations de parole - mais jamais ils n’entrèrent en collision.
Voici presque deux ans, Hubert Nyssen a livré les principales lignes guides de sa conception du métier d’éditeur à travers un fin tissage de souvenirs et d’analyses théoriques contenu dans un petit ouvrage, La Sagese de l’éditeur. Son talent d’écrivain resplendit, certes, mais l’on ne saurait véritablement trouver dans ce texte les clefs du succès d’Actes Sud - lesquelles furent révélées par Pascal Durand. Il insista d’abord sur l’orientation esthétisante de la maison : tout est pensé dans la perspective de séduire ; depuis le papier des pages et les caractères d’impression jusqu’aux présentoirs de bois léger proposés pour les mises en place, que le format atypique des livres rendait, à l’origine, indispensables. Actes Sud pratique un marketing basé sur un esthétisme associé à une qualité littéraire - et le pratique si intelligemment que le mot cesse d’être une grossièreté...
Éditer consiste à maintenir l’équilibre entre marketing et valeur signifiante d’un texte ; c’est aussi prendre des risques. Ce que fit Hubert Nyssen quand il adopta - au sens familial du terme - les éditions Sindbad à un moment où la littérature arabe restait confinée dans un espace éditorial confidentiel. Sindbad est aujourd’hui un département à part entière d’Actes Sud, dirigé par Farouk Mardam-Bey.
Éditer, c’est encore transmettre - des œuvres, bien sûr, et une éthique, un instinct, un goût de l’ouverture aux diversités. La transmission est essentielle pour Hubert Nyssen, dans toutes ses modalités - au point qu’il consentit à animer, pendant deux ans au début des années 90, un séminaire à l’université de Liège qui eut une valeur particulière parce que, souligna Pascal Durand, il ne se borna pas à enseigner une série de savoir-faire instrumentaux mais légua aux étudiants des enthousiasmes, une foi en la lecture, et ce principe primordial qu’il ne faut jamais oublier d’appliquer quand on se fait éditeur : allier, pour chaque ouvrage que l’on projette de publier, l’attention aux chiffres et la signifiance du texte.
Quelle meilleure incarnation de cette notion de transmission - ici d’une pratique et d’une éthique professionnelles - que Sabine Wespieser qui fut longtemps membre de l’équipe Actes Sud avant de créer sa propre structure ? Aujourd’hui toujours indépendante et de taille modeste, l’éditrice peut néanmoins se prévaloir d’une indéniable réussite : deux de ses auteurs ont il y a peu remporté le prestigieux prix Rossel - Patrick Delperdange en 2005 pour Chants de gorges et Diane Meur en 2007 pour Les vivants et les ombres (roman qui a également reçu le prix Rossel des Jeunes). À titre de curiosité, signalons, à son catalogue, la présence du seul roman qu’écrivit Salvador Dali, Visages cachés.
Discernement et sensibilité littéraire, attention portée à la fabrication - les livres de Sabine Wespieser ont eux aussi cet inimitable cachet que leur vaut le goût des matériaux nobles et simples : les leçons du maître n’auraient pu être mieux comprises...
Arides, ces considérations somme toute un rien matérialistes autour du métier d’éditeur ? Peut-être. La poésie cependant ne fut pas absente et, de l’ensemble, me restent telle une lumière rayonnante ces mots de Thierry Fabre :
Hubert Nyssen est un polygone étoilé.
Cet hommage eût été d’une tonalité un peu rigide s’il s’était limité à ces communications nettes et sans bavures, énoncées néanmoins avec un naturel et une souplesse d’élocution dignes d’éloges. Mais Chloé Réjon était là qui entrouvrit à trois reprises les portes des Déchirements. Il est rare qu’une simple lecture ait à ce point force d’émotion - d’ailleurs, peut-on dire que la comédienne s’en tint à lire ? Debout, le livre à la main avec les "post it" de rigueur qui dépassaient et indiquaient les passages choisis, statique et n’infléchissant que son regard et sa voix, elle effleurait à peine le texte du regard. Elle ne jouait pas. Elle ne lisait pas non plus. Elle interprétait le texte, à la manière d’un virtuose qui s’approprie une partition et, par son jeu propre, en restitue l’essence valorisée d’une énergie neuve.
Je me permettrais juste de regretter que le maître soit intervenu si brièvement à la fin de cette soirée si bien structurée, de sa voix que l’on sent travaillée en profondeur par le tabac et qui attache aux syllabes d’infimes poussières de belgitude. Il broda, autour d’une citation, une courte raillerie sur son âge, non sans avoir rappelé avec force qu’à la base de ses deux activités d’écrivain et d’éditeur, il y a, par-dessus tout, la lecture. J’entendis alors ce que m’avait laissé percevoir l’interprétation de Chloé Réjon et que je retrouve en lisant ses textes : l’extrême distinction d’une langue maîtrisée par un homme qui mêle l’érudition, l’humour et les familiarités avec cette finesse qui est la marque des grands stylistes.
Soirée Hubert Nyssen
Ouverture par Philippe Nayer, directeur du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris et Françoise Nyssen, présidente du directoire des éditions Actes Sud.
Hubert Nyssen écrivain
Table ronde animée par Pascal Durand.
Avec Jacques De Decker, Nancy Huston, Jean-Luc Outers.
Hubert Nyssen éditeur - édition et traduction
Table ronde animée par Jacques De Decker.
Avec Pascal Durand, Thierry Fabre, Christine Le Bœuf, Farouk Mardam-Bey, Sabine Wespieser.
Au cours de la soirée, la comédienne Chloé Réjon a lu des extraits du dernier roman d’Hubert Nyssen, Les Déchirements.
NB - Un enregistrement vidéo et audio sera prochainement consultable en permanence au service Lettres du centre de documentation du Centre Wallonie-Bruxelles. Des copies pourront éventuellement être obtenues sur demande par le public.
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