Voilà ce qu’on peut lire en dernière page des Inrockuptibles depuis quelques semaines :
Deux semaines avant de mettre fin à ses jours, Édouard Levé remettait à son éditeur un manuscrit au titre programmatique : Suicide. Un texte fort, où il use du "tu" pour ne parler que de lui-même.
Libé, le 6 mars dernier :
Comment lire le texte posthume d’un homme qui, comme Édouard Levé, a décidé sa mort avec tant de soin : faire-part, testament, post-scriptum ou simplement texte de plus - le dernier ?
Nous essaierons ici la dernière solution.
Suicide est donc le texte d’un ami à un autre, suicidé à 25 ans. Le récit n’est pas linéaire :
Décrire ta vie dans l’ordre serait absurde : je me souviens de toi au hasard. Mon cerveau te ressuscite par détails aléatoires, comme on pioche des billes dans un sac.
C’est la caractéristique du style d’Edouard Levé : il juxtapose des propositions indépendantes. Qui de fait ne le sont pas, indépendantes. Elles peuvent au contraire constituer un portrait. D’où le nom d’un de ses romans précédents, celui qui s’ouvrait par Adolescent, je croyais que La Vie mode d’emploi m’aiderait à vivre, et Suicide mode d’emploi à mourir. et s’achevait par Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé.
Entre, tout n’était pas lugubre. On souriait souvent : Mis à part la religion et le sexe, je pourrais vivre comme un moine. Mais pas longtemps.
Dans Suicide, on ne rit plus. Le ton n’est pas sinistre pour autant :
Tu ne me rends pas triste, mais grave. Tu nuis à mon incurable légèreté. Quand je suis trop primesautier et que, pour une raison que j’ignore, ton visage m’apparaît, je redonne de l’importance aux gens qui m’entourent. Les choses prennent un relief que je leur trouve rarement. Je profite à ta place de ce que tu ne connais plus. Mort, tu me rends plus vivant.
L’écueil d’un tel exercice, faire du pointillisme littéraire, serait de manquer de rythme. Il n’en est rien. Autoportrait et Suicide sont deux petits ouvrages, à peine deux cent cinquante pages à eux deux, en équilibre fragile mais permanent, à l’image des personnages qu’Édouard Levé met en scène dans ses photographies (cette partie-là de son œuvre est exposée jusqu’au 10 mai prochain galerie Loevenbruck, 40, rue de Seine et 2, rue de L’Échaudé - 75006 PARIS).
La couverture d’Autoportrait est aussi noire que celle de Suicide est blanche. Lisez les deux.
Pendant ce temps, j’irai voir si dans Contre Sainte-Beuve, Marcel avait prévu ce coup-là.
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