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Poésie
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Tamar est une princesse arménienne d’une incomparable beauté. Son père la tient enfermée dans la tour d’un château sis sur une île, au milieu du lac de Van. Un pêcheur, éperdument amoureux de la belle, tente une nuit de la rejoindre. Mais l’orage gronde : sa barque chavire et, juste avant de mourir, il crie : Agh ! Tamar... ainsi fut nommée, pour les siècles des siècles, l’île que le pêcheur ne put rallier.

Venue du fond des âges, cette légende s’est mêlée à la "vraie vie" du poète - un moment d’amour, fort et magnifique, passionnel, qui pousse à tous les abandons, à tous les largages d’amarres. Et le poète de chanter, comme il n’avait peut-être encore jamais chanté, jetant sa voix mauve et or à la croisée des légendes et de la vie, de l’Histoire et des mythes, du passé, du présent et de l’avenir. Est né un poème fervent et sobre, dont les vers libres, tour à tour étirés ou brefs, s’épanouissent en séries aériennes sur le blanc des pages où les mots soigneusement rythmés peuvent respirer à leur aise. Un poème qui n’aurait pas pu voir le jour hors sol, sans le terreau de l’expérience vécue, mais qui la dépasse : n’est pas mise en vers l’histoire personnelle mais la très vieille légende arménienne qui lui ressemble et à laquelle elle est liée par de subtiles attaches puisées dans l’Histoire et maintes mythologies car au-delà du poète et de son amour, du pêcheur et de sa princesse, il y a l’hymne à la concorde universelle qui finalement s’énonce :
car la danse, la poésie et la musique
aident au devenir harmonieux
pour que les hommes
accèdent enfin à Dieu

Mais le mouvement du poème est courbe - comme l’univers ? : du poète et de sa princesse on passe aux cieux et aux dieux, joints à l’ici-bas par musiques et prières, puis l’on revient à la chambre d’amour, secrète et intime, parmi les chats / et les papillons de saphir / qui ne meurent jamais, pour entendre l’ultime soupir de l’amant qui a su mener à terme son aventureux parcours et offrir à celle qu’il aime une parole digne d’elle :
ô Tamar
et dans l’espoir
de te chérir longtemps
inch’ Allah
sera mon dernier chant -

Se retrouve ici ce que l’on avait déjà décelé dans Happy hooker’s hand, cet art avec lequel Pierre mêle à ses vers de subreptices citations, explicites ou voilées. Dans la nuit d’Aghtamar tisse ensemble le vécu et le légendaire, toutes les strates du Temps, le physique et le spirituel, puis parsème le tout d’infimes paillettes adamantines - les références poétiques et/ou philosophiques à ceux dont il aime à emprunter les pas sans pour autant effacer derrière lui leurs traces. Le poème est à la fois le creuset où s’opère la transmutation poétique de tous ses germes réunis, et le grand-œuvre qui en émerge - la perle et le lieu de sa germination. 

Comme s’il fallait porter encore plus loin la ligne d’universalité de cette légende arménienne rappelée pour être le miroir d’une page d’amour, le poème connaît un prolongement qui lui est consubstantiel mais sur lequel on peut néanmoins poser un regard indépendant : un texte d’où musique et transfiguration poétique se retirent - un poème à marée basse ! - et dont Pierre dit qu’il est bien plus qu’un petit pari en prose mais un essai qui fait sens et qui fait signe.
Le titre, déjà, joue à plusieurs niveaux : "Prière à la M.u.s.e". Voilà que, par la grâce d’une transposition siglée relevant de ces jeux de lettres et de mots dont sont friands les poètes, la muse transcende la myhtologie dont elle est issue : d’abord déité veillant au fleurissement des âmes d’artistes elle devient, sous la plume de Pierre, une force unificatrice, dépassant les arts pour ne plus concerner que cette part divine et indéfinissable de l’Homme qui justement fonde son humanité. De "muse" elle devient M.u.s.e. : Mystique de l’Union Sacrée et Éternelle.
L’hymne à l’amour dont on entendait l’écho derrière la "petite histoire de la princesse et du pêcheur" glisse, ici, vers l’essai - un court essai de sept pages qui appelle à la spiritualité, à l’éveil des consciences, et condense des thèmes essentiels que Pierre développe ailleurs dans son œuvre. Et l’on retiendra qu’ici la spiritualité n’implique point le rejet du corps, au contraire : serait-il légitime d’user du mot "union", porté qui plus est à ce haut point de signification où le hissent les qualificatifs "sacrée" et "éternelle", si l’on reconnaissait une scission entre l’esprit et le corps ?
Surtout, il y a ce mot crucial, qui scelle le tout - poème, essai, rélfexion : la prière. Un mot à partir duquel se déploient tous les rêves et les espoirs, un mot commun à tous les rites religieux et qui, par là, devrait suffire à réaliser l’illusoire Union...

Dans ce mince opuscule - cinquante pages à peine et de petit format - dont la première de couverture, d’un profond violet pourpre lumineux comme une nuit de pleine lune piquée de quelques étoiles, paraît la métaphore exacte de la poésie vers laquelle on se dirige, entre visible et ineffable, entre chant et silence, entre invocation et prière intime, dans ce mince opuscule donc se tiennent ensemble un poème et un essai qui l’un joint à l’autre sont pareils à une marelle, tracés entre terre et ciel avec pour marches à gravir des vers, un rythme, des rimes qui ne sont pas forcément sonores ni visuelles et peuvent être lointaines, des phrases et des idées à méditer.



Il y a 5359 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 21 avril 2008 - article3278.html
Pierre Bonnasse (avec un frontispice de Xavier de Casabianca), Dans la nuit d’Aghtamar, éditions éolienne, mai 2007, 50 p. - 13,00 €.
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