Un polar aussi noir que sa couverture ! Telle pourrait être une manière simple de résumer l’ouvrage tant l’atmosphère qui en ressort nous plonge dans les profondeurs de l’âme humaine et nous dévoile une noirceur jusque-là rarement atteinte dans la littérature, voire même au cinéma. Et pourtant, à aucun moment le lecteur ne se sent mal à l’aise. Au contraire, il n’attend qu’une seule chose : passer à la page suivante.
Mikael Blomkvist, alias super Blomkvist depuis qu’il a aidé la police à arrêter une bande de malfaiteurs, la quarantaine bien tassée, dirige la revue Millenium avec sa collaboratrice et maîtresse occasionnelle, à Stockholm. Journaliste réputé et respecté, il se retrouve néanmoins au cœur d’un scandale qui lui vaut d’être condamné pour diffamation et l’oblige à quitter le magazine. Il ne se doute pas une seule seconde que ces vacances forcées vont lui donner l’opportunité de mener l’enquête de sa vie mais également l’emmener au-delà de tout ce qu’il aurait pu imaginer. C’est en effet le moment que choisit Henrik Vanger, à la tête d’un véritable empire industriel et membre d’une des plus illustres familles suédoises, pour le contacter et lui demander de résoudre une sombre et mystérieuse affaire : celle de la disparition de sa nièce, Harriet Vanger, quarante ans auparavant ! D’abord réticent, Mikael Blomkvist va peu à peu se laisser prendre au jeu et se plonger dans les méandres de la dynastie Vanger au risque de déranger certains et de réveiller chez d’autres de noirs souvenirs. Au fil de l’eau et des découvertes, il pourra compter sur l’aide d’un personnage singulier, paumé, mis sous tutelle juridique mais surdoué en informatique : une jeune femme de 25 ans nommée Lisbeth Salander. À eux deux, ils vont rouvrir les portes d’un passé enfoui, insoupçonné et honteux qui les conduira dans les plus sombres recoins de l’âme humaine - un voyage dont eux-mêmes ne sortiront pas intacts.
Le (très) grand talent de Stieg Larsson est de mélanger des mondes, des milieux, des personnages totalement à l’opposé les uns des autres pour en faire un ensemble très cohérent et parfaitement abouti, et ce jusque dans les moindres détails. À l’image de son héros, l’auteur est un grand perfectionniste et pousse très loin le souci du détail. Rien n’est laissé au hasard, chaque élément, même insignifiant au prime abord, a son importance. Stieg Larsson traite ainsi avec la même minutie et la même précision chacune des histoires qui affectent les personnages, qu’il s’agisse d’un scandale politico-économique, de l’épopée industrielle du groupe Vanger ou de l’enquête mi-journalistique mi-policière mais surtout profondément ésotérique. L’auteur a la volonté permanente de créer un monde réel, à tel point que l’on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne s’agit pas d’histoires vraies qui auraient dans un passé plus ou moins récent bouleversé le paysage économique de la Suède, terre natale de l’écrivain. En créant ainsi une véritable dynastie industrielle dont l’histoire commence dès le début du XIXe siècle, comme on peut en trouver dans le reste de l’Europe avec Schneider ou Rothschild par exemple, Stieg Larsson réussit le pari improbable de plonger le lecteur dans un univers atemporel, qui petit à petit lui devient familier. L’enquête principale se déroule sur une petite île, Hedestads, un peu retirée du monde et habitée quasi exclusivement par les nombreux membres de la famille Vanger, ce qui renforce le sentiment d’oppression que peut subir parfois Mikael Blomkvist mais surtout donne une dimension supérieure aux haines réciproques qui habitent les uns et les autres. Seul Henrik Vanger, en patriarche aguerri, semble se détacher du lot mais ne peut rien contre les noirs desseins de certains membres de sa famille.
Alors que les psychopathes tueurs remplissent de plus en plus les pages blanches des romans noirs et qu’il peut sembler difficile, voire impossible, de renouveler le genre, Stieg Larsson nous livre ici une nouvelle dimension du polar, loin des ficelles habituelles - le serial killer cherche souvent à réaliser une œuvre finale à laquelle participent toutes ses victimes, elles-mêmes choisies bien précisément - mettant à bas toutes les idées préconçues sur ce genre littéraire. Un roman captivant, qui laisse le lecteur sans voix et le place au cœur de l’enquête tel un apprenti inspecteur ou un jeune journaliste cherchant à tout prix la vérité et allant jusqu’au bout des choses... mais dont personne ne sort intact, à l’image des deux protagonistes envers qui le lecteur éprouvera une sympathie sincère. Un coup de maître qui met en place tous les personnages et crée une atmosphère bien particulière que l’on retrouvera dans les deux autres opus de cette trilogie, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette et La Reine dans le palais des courants d’air. Histoire à suivre donc...
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