La Bovary à Varsovie
Pastiche à la polonaise d’un classique. Madame Bovary. Rouen est remplacé par Varsovie. Emma est professeur de piano. Fabian, son séducteur, un aristocrate de l’esprit. Charles est un bâtisseur d’immeubles aussi mornes que lui. L’arsenic se change en quinine. Ne manquent pas les deux étincelles : l’ennui d’une ville de province et le péché de chair pour se distraire. Le brasier peut alors s’enflammer. Viennent ensuite les détails propres à ce roman. Un tableau qui s’enrichit de quelques tons de gris. Nous sommes dans la Pologne des années 1950. Queues devant les magasins. Pénurie avérée. Artistes au service de la propagande.
C’est l’été. Il faut une chaleur torride, sèche. Les gens déambulent en sueur. Écrasée par l’autoritarisme de sa mère impotente, Elzbieta donne des cours de piano. Subit la cour indolente de l’ingénieur. Et s’ennuie. Mais s’ennuie... tellement. Qu’à l’annonce de la venue d’un poète, son cœur s’emballe.
Sera-t-elle une conquête facile ? Fabian fait à Elzbieta une cour effrénée. Aligne les poncifs. Etale les lieux communs. Transforme un bal champêtre en spectacle pathétique. Elzbieta résiste. Attirée néanmoins, mais fière. Jusqu’au moment où elle finit par céder. Moins pour lui que pour fuir la prison dont sa mère est le geôlier. Mais surtout pour satisfaire son propre désir.
Cette nuit d’amour est donc une double victoire. Lui, le mâle conquérant. Elle, disposant de son corps comme elle l’entend.
Mais alors qu’elle ne veut que garder le souvenir délicieux d’une amourette, lui, entreprend de vouloir l’emmener voir la capitale. Mais comment construire quelque chose sans amour ? Car le grand absent de toute cette histoire, c’est bien l’amour !
Tombée enceinte, elle ira se libérer en faisant une fausse couche. De retour, dans le train, elle découvre le dernier poème de son amant. Une parabole qui inverse la réalité. Qui décrit leur amourette en termes convenus. Elzbieta - qui a surtout suivi son propre désir en allant le rejoindre à l’hôtel - s’est gavée de quinine non pour mourir. Mais pour continuer à vivre. Elle ne vomit pas tant le poison que son dégoût du poète auquel l’écriture et l’imprimerie donnent le dernier mot. Dépouillée de ses illusions, elle finit par se résigner à son sort. Une vie d’ennui.
Kornel Filipowicz (1913-1990) s’est consacré à l’écriture dès 1945, à son retour des camps, interné par la Gestapo pour avoir rejoint la résistance communiste. Il participera activement à la vie littéraire polonaise jusqu’à la fin de sa vie. Il épousera en 1967 la poétesse Wislawa Szymborska (prix Nobel de littérature 1996). En France, un seul ouvrage à ce jour nous avait permis de lire ses nouvelles regroupées sous le titre La belle vie de Nathan Ruff (Actes Sud, 1988). Un oubli est ici réparé avec la publication de ce, désormais, classique de la littérature contemporaine polonaise.
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