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Longtemps "la brune" a été pour moi un pays de fleurs sauvages que l’on va cueillir pour en faire des tresses - pas même ce moment de la journée un peu étrange et propice à tous les mirages que l’on dit aussi "entre chien et loup", non... mais une référence à l’une de ces mélodies qui vous restent dans la mémoire avec ses parfums de feux de camp et de guitares grattées, ses reflux d’enfance où l’on part à travers bois en tribus débraillées à la conquête de ses mondes rêvés - vous savez, quand on hisse haut en hommage au petit cheval blanc si fier qui va toujours devant et à qui l’on chante que ce n’est qu’un au revoir...
Il y a de cela deux ou trois ans, au hasard d’une exploration livresque dont les circonstances m’ont aujourd’hui échappé, je découvrais que La Brune était le nom d’une collection de livres que leur couverture - blanc mat avec une petite photo noir et blanc qu’il faut observer un peu avant de trouver exactement ce qu’elle figure - nimbait d’une étrangeté à la fois discrète et tranquille. Ainsi tentée, je pénétrai d’abord une Serre, puis rencontrai Un garçon naturel - des moments de lecture forts qui déterminèrent en moi une certaine idée de La Brune, peut-être erronée mais qui se trouva confirmée il y a peu avec Les Bois dormants, le second roman de Fabienne Juhel dont j’avais tant aimé La Verticale de la Lune.
Quand j’appris que cette collection fêtait ses dix ans, je profitai du Salon du Livre de Paris pour faire une petite virée en Rouergue et rencontrer Sylvie Gracia, qui a contribué à sa fondation et la dirige depuis, afin d’en savoir plus sur cette belle Brune et ses livres qu’il faut apprivoiser. 
Pendant près d’une heure me fut offerte une nouvelle occasion d’approcher ce que sont la passion du livre et de la littérature exigeante... 


Avant de nous conter l’histoire de La Brune, pourriez-vous vous présenter ?
Sylvie Gracia :
En fait, la naissance de cette collection et mon arrivée aux éditions du Rouergue sont étroitement liées... Je ne suis pas du tout issue du monde de l’édition : j’ai d’abord été journaliste et romancière [Voir sa bibliographie en fin d’article, p.2 - NdR], j’ai publié mon premier livre en 1996, L’Eté du chien. À l’occasion de sa sortie, j’avais été invitée pour une signature à La Maison du Livre - la grande librairie de Rodez, qui appartient à Danielle Dastugue, la fondatrice et directrice des éditions du Rouergue, lesquelles existaient, à l’époque, depuis une dizaine d’années, avec un catalogue essentiellement constitué par des romans dits "de terroir" et des ouvrages consacrés au patrimoine régional. En 1993, Danielle Dastugue avait lancé un département jeunesse avec Olivier Douzou, qui allait devenir un auteur et illustrateur de livres pour enfants très réputé, et elle songeait à la création d’une collection de littérature pour adultes. Lors de ma venue à La Maison du Livre, elle m’a proposé de travailler avec elle à l’élaboration de cette collection. Il s’agissait de partir de zéro ; nous n’avions aucun texte en attente susceptible de fournir une amorce au catalogue - les manuscrits qui, alors, parvenaient au Rouergue touchaient tous au terroir ou au patrimoine. Nous avons passé un an et demi à prospecter, auprès de personnes susceptibles d’être en contact avec de jeunes écrivains - et ce laps de temps a aussi été mis à profit pour tester nos compatibilités. Par-delà les affinités qui nous unissaient, il fallait voir comment nous pouvions travailler ensemble. Le plus difficile a été de recueillir des textes correspondant à ce que nous cherchions.
Peu à peu les prospections ont porté leurs fruits et, en 1998, nous avons publié les trois premiers titres de La Brune, parmi lesquels Petites morts d’Isabelle Rossignol - un roman d’une soixantaine de pages traitant de la découverte de la sexualité par une femme, qui a été très bien accueilli à la fois par les lecteurs et par la critique, et qui a vraiment marqué la naissance de la collection - et Roman fleuve, d’Antoine Piazza, l’année suivante, qui a également très bien marché et a même figuré dans la sélection du Prix Médicis. Les débuts de La Brune ont ainsi bénéficié de la curiosité des libraires et de la presse à l’égard d’une collection naissante, et de très bons textes qui, par leur retentissement, ont contribué à faire connaître la collection et à définir à peu près l’espace dans lequel nous souhaitions la développer.
Je suis donc entrée dans l’édition en même temps que se préparait La Brune... Et depuis quelques années je m’occupe aussi d’une partie du secteur jeunesse, c’est-à-dire des collections "DoAdo" pour les adolescents, et "Zig-Zag" pour les plus petits.

Maintenant que vous êtes éditrice à plein temps, comment gérez-vous votre activité de romancière ?
Avec de plus en plus de difficultés... Le métier d’éditrice est un métier où je me sens très bien, notamment dans ce qu’il implique au niveau des rapports avec les auteurs. Je dois cependant convenir que s’occuper de trois collections représente un travail énorme, qui demande un investissement considérable en termes de temps, d’énergie et de passion ; cette énergie dépensée là manquera forcément ailleurs et, en ce moment, je suis dans une positiion un peu difficile car je n’ai pas encore réussi à trouver un équilibre satisfaisant entre mon métier et mon activité de romancière.
J’ai continué à publier après mon entrée au Rouergue - trois ans après L’Été du chien mon second livre, Les Nuits d’Hitachi, est sorti, toujours chez L’Arpenteur, puis, un peu plus tard, L’Ongle rose est paru chez Verdier. Le quatrième, Regarde-moi, est sorti il y a trois ans aux éditions Verticales dans la collection "Minimales". Mais le roman que je suis en train de terminer, dont je dois très bientôt remettre le manuscrit et qui devrait paraître, si tout va bien, en 2009, est en chantier depuis trois ans.

Pour en revenir à La Brune, d’où vient ce nom ? 
D’une longue période de tâtonnements ! Quand le projet de cette collection a émergé, les publications jeunesse du Rouergue étaient déjà organisées par collection - chacune avait son nom et son espace bien définis - mais ce n’était pas le cas des ouvrages destinés aux adultes. Il fallait donc trouver un nom marquant ; pendant ces dix-huit mois que nous avons passés, Danielle et moi, à poser les fondations de la collection, nous avons beaucoup réfléchi et cherché dans plusieurs directions et, finalement, notre choix s’est arrêté sur "La Brune" - nom que j’avais proposé parce que ce mot désigne le moment où l’on passe du jour à la nuit, celui donc où l’on se retire, où l’on se met à l’écart du monde et de ses bruits et, pour moi, c’est l’heure idéale pour lire. Je réalise aujourd’hui que c’est une vision très romantique de la lecture ! La Brune est aussi le nom d’un lieu-dit proche du village où je suis née, dans l’Aveyron ; c’est une colline assez isolée, un très bel endroit qui lui aussi évoque le retrait du monde. Avec ce nom nous posions déjà les jalons d’un territoire, d’un certain imaginaire - mais ensuite, ce sont nos choix qui ont animé ce territoire, qui l’on fait vivre : il faut rappeler qu’au début, la collection n’était qu’une coquille vide, et tout le problème était de savoir si ce que nous étions en train de créer serait viable ou pas. Au bout de dix ans, nous sommes très heureux de constater que la collection est bien vivante et que nous n’avons rien trahi de nos envies de départ...

La Brune est-elle basée sur un concept éditorial identifiable ou bien est-elle simplement le reflet d’une certaine sensibilité littéraire qui n’appartient qu’à vous et à Danielle Dastugue ?
Danielle Dastugue et moi étions surtout en position d’attente : nous guettions ce qui allait nous être proposé, mais dans une attitude d’ouverture totale ; nous ne nous étions fixé aucune contrainte préalable, ni de genre, ni de format, ni de pagination... Ce sont donc, bien sûr, nos goûts qui nous ont guidées et nos sélections ont peu à peu dessiné un espace littéraire dont les contours sont déterminés par un certain niveau d’exigence d’écriture. Il est vrai qu’au début, La Brune a été ressentie comme une collection dédiée à une littérature intimiste, plutôt féminine - mais l’image que le public peut avoir d’une jeune collection ne correspond pas toujours exactement à son contenu réel... 

J’ai, pour ma part, une expérience de textes plutôt brefs issus de votre collection. Avez-vous vraiment voulu investir ce créneau du "court roman" en créant La Brune ?
Non, pas du tout. Comme je vous le disais, nous ne nous étions posé aucune limite, nous n’envisagions d’exclure aucun type de texte a priori - et cette position d’ouverture n’a pas changé. S’il fallait donner un mot pour caractériser l’esprit de La Brune, je dirais "l’éclectisme" - un coup d’œil au catalogue vous montrera la diversité de ce que nous avons publié...

Vous venez de changer la maquette des livres de La Brune. Pourriez-vous évoquer un peu l’évolution de cet habillage ?
Quand La Brune a été créée, les éditions du Rouergue s’étaient gagné une réputation grâce à ses ouvrages pour la jeunesse, essentiellement en raison de la qualité des illustrations ; c’est l’aspect graphique de ces livres qui, presque à lui seul, assurait leur présence en librairie. Les premières couvertures de La Brune ont été conçues par Olivier Douzou, dont j’ai parlé tout à l’heure, et leur réalisation a été confiée d’abord à Gianpaolo Pagni, un très grand illustrateur italien qui vit en France, puis à Chloé Poizat. Comme Olivier Douzou est également illustrateur, il a tout naturellement imaginé des couvertures illustrées pleine page, très colorées. Cela nous a bien servis au début : les livres étaient vite repérés, et leur aspect visuel s’inscrivait dans le prolongement de ce à quoi les lecteurs s’attendaient de la part de notre maison. Mais nous nous sommes peu à peu aperçus qu’en fait, les lecteurs et les libraires différenciaient mal les volumes de la collection "DoAdo" et ceux de "La Brune".
Pour lever les ambiguïtés, nous avons décidé de modifier ces couvertures et nous avons alors opté pour un fond blanc, avec une petite photo noir et blanc en bordure. Ce changement a vraiment marqué les esprits des libraires et des lecteurs, comme si nous accédions enfin à une sorte de maturité - mais peut-être cette réaction tenait-elle aussi au fait que la collection avait, alors, 4 ou 5 ans d’âge et qu’elle avait eu le temps de se faire connaître.
Depuis, cette maquette blanche a un peu changé ; la dernière évoultion en date a eu lieu en janvier de cette année : "La Brune" figure désormais sur le premier plat de couverture - il n’apparaissait jusqu’alors qu’à l’intérieur - et la mention "Éditions du Rouergue" est passée en quatrième de couverture. Le nom de la collection est ainsi mis en avant : c’est notre façon de célébrer son dixième anniversaire ! De plus, un nouveau logo a été créé : les lettres de La Brune sont disposées à la verticale, en escalier, chacune portée vers l’avant par un trait léger. Pour marquer le passage de la lumière à la nuit...



Il y a 19140 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 28 mars 2008 - article3257.html
Propos recueillis au Salon du Livre de Paris le 17 mars 2008.
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