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Théâtre
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Le spectacle sans fin 1, 2, 3... etc.

Pendant que l’on s’installe, alors que la salle baigne encore dans un éclairage "ustensilaire" ne visant qu’à permettre aux spectateurs de gagner leur place à peu près confortablement - c’est la cohue : le Grand Théâtre va sans doute se remplir jusqu’à saturation - déjà quelque chose se joue sur le plateau : derrière un large portique encadrant une paroi de verre dressé à l’avant-scène, d’étranges silhouettes vêtues de combinaisons noires ou blanches à capuche se meuvent lentement, comme en état d’apesanteur, poussant ou tirant des éléments de décor. Mur de verre, lenteurs gestuelles : l’image de l’aquarium, du bocal, s’impose...

Quand décroît puis disparaît cet "éclairage ustensilaire", le spectacle commence... Le ballet silencieux se poursuit un temps ; derrière le mur de verre, le décor se révèle : plateau fermé sur ses trois côtés par une paroi unie brun neutre, et du mobilier sans caractère de même teinte - téléviseur sur table basse, canapé, fauteuil, table, chaises... aux lignes d’une neutralité si absolue qu’ils deviennent des sortes de référents correspondant non pas à un canapé ou une table précis mais à une idée de canapé, une idée de table... etc. À ces meubles impersonnels participant de l’idée que l’on se fait ordinairement du "confort bourgeois à l’Occidentale" sont associés des "personnages" tout aussi impersonnels que n’individualisent pas même les costumes qu’ils portent sous leurs combinaisons "anonymisantes" dont ils se dépouillent assez vite : le tailleur-jupe de la Mère et le costume du Père sont eux aussi des signes extérieurs d’appartenance à cette classe sociale dont on ne perçoit plus guère aujourd’hui les caractéristiques... sociales précisément : la "bourgeoisie".

Bien... L’on est donc confronté à une série d’archétypes, à des personnages génériques énonçant des mots dont on a du mal à saisir la signification et l’on se dit que l’on va avoir droit à une critique en règle de la dépersonnalisation galopante qui fait des ravages dans nos sociétés modernes. Mais l’on est peu à peu soumis à un tel foisonnement d’effets que l’on ne sait plus trop sur quoi focaliser son attention... La bande son égrène des airs fameux qui renvoient pour la plupart aux années 70 ; la paroi brun neutre et les meubles jouent les caméléons sous les assauts des projecteurs qui en une fraction de seconde modifient le décor mural, passant par exemple des motifs "cachemire" aux géométries rondes et bariolées façon pop art, par moments la vidéo s’en mêle et la paroi neutre de se transformer en écran de projection montrant les personnages de la pièce dans des situations extrascéniques venant se superposer à ce qui se joue sur la scène... etc. etc. Sans oublier ce mur transparent que l’on verra reculer jusqu’au fond du plateau puis avancer à nouveau, et reculer encore, avancer... les acteurs jouant tantôt devant lui, tantôt derrière, passant et repassant par les côtés demeurés ouverts. Une scénographie de haute technicité et parfaitement maîtrisée, mais qui égare son spectateur !

L’on croit comprendre, in fine, qu’il s’agit de montrer combien certains discours sont vidés de signification profonde par leur soumission à de trop nombreux codes figés, et d’exposer le pouvoir de coercition de rituels sociaux et familiaux stéréotypés. Mais est-on sûr que telles sont bien les intentions d’Hubert Colas - qui dit de sa pièce qu’elle traite du bonheur... ? La machinerie scénographique est d’une telle complexité, les effets de lumière, de projections vidéos et de sonorisation sont si profus - mais savamment élaborés, soulignons-le - que l’on doute du sens qu’il y aurait effectivement à saisir. S’il est on ne peut plus louable de vouloir mettre au jour la vacuité et l’inconsistance des paroles échangées couramment et de certains comportements quotidiens, force est de constater qu’une leçon comme celle-ci, dispensée de la sorte et pendant plus de trois heures, s’avère pesante et ennuyeuse. 

Il est vrai qu’au vu du texte on se dit que la transposition scénique ici offerte est la meilleure possible. "Texte" ? Je ne suis pas sûre que ce terme convienne, qui suppose à l’assemblage de mots dont on parle un minimum de lisibilité ; or de lisibilite Sans faim est justement dépourvu... Les "personnages" n’ont pas de nom - sauf Robert, allez savoir pourquoi - leurs prises de parole successives sont juste signalées par des alinéas, comme s’il était indifférent que ce soit l’Un, l’Autre, la Femme... qui prononçât telle ou telle réplique. Des "personnages" interchangeables comme semblent l’être les rôles que chacun joue tour à tour dans la vie - ce qui se traduit, sur scène, par ces silhouettes enveloppées dans leurs combinaisons à capuche qui les indifférencient. Quant aux répliques, réduites à un seul mot fusant comme une balle ou bien se déployant en interminables tirades sans ponctuation, on ne peut les imaginer énoncées autrement qu’avec cette diction "robotique" qui règne en maître pendant presque tout le spectacle. Curieusement, ce sont dans ces vastes plages discursives que s’entend le mieux la vague intention satirique que l’on croit déceler dans l’ensemble - par exemple au début, où "la Mère" se lance dans une espèce de logorrhée tautologique :
Je vis ici dans un bon climat je me porte bien je suis la mère de mes enfants je n’ai pas fait porter mes enfants par quelqu’un d’autre mon mari c’est bien mon mari c’est vraiment le père de mes enfants c’est son sperme c’est vraiment le père de mes enfants c’est son sperme nous n’utilisons pas de préservatifs nous enseignons à nos enfants de faire l’amour sans ils se portent bien ils ne sont pas malades nous ne sommes pas malades
Et ainsi de suite pendant encore une bonne trentaine de lignes...

Mais ces moments où l’on pense pouvoir s’accrocher à un semblant de sens sont trop brefs ; pendant plus de trois heures on se dit que, pour comprendre ce qui se passe sur la scène, et ce qui s’y dit, il y aurait besoin de sous-titres explicatifs.
Sans doute me rétorquera-t-on que je suis rétrograde, bornée - un peu sotte peut-être ; que mon refus des écritures dramatiques contemporaines m’aveugle. À quoi je réponds qu’en effet, je suis réfractaire à ces "écritures" qui sous couvert de "modernité" et de rebellion contre les conformismes se complaisent dans une inaccessibilité de mauvais aloi où ne perce pas même la joie ludique que l’on entend, par exemple, dans L’Acte inconnu de Valère Novarina. Je ne crois pas que stigmatiser la perte de sens de la parole, du geste, et la détérioration des relations sociales par des productions textuelles incompréhensibles soit la meilleure manière d’interroger la façon dont on investit son discours quand on parle et son geste quand on va vers autrui...

Du dyptique d’Hubert Colas tout fil narratif paraît absent ; la teneur du texte et, par voie de conséquence, les faits et gestes des personnages, demeurent abscons ; l’on est étourdi par l’avalanche d’ornementations scénographiques... et, en fin de compte, cette paroi de verre qui, tout au long de la représentation va et vient entre l’avant-scène et le fond du plateau finit par symboliser non plus les différentes strates d’incommunicabilité qui séparent les personnages mais l’hermétisme même de l’œuvre représentée. Décidément, rien ne passe, et le mur transparent devient, ainsi, un comble d’antithéâtralité, projetant la pièce à l’opposé de ce que devrait être un spectacle de théâtre - à savoir un moment osmotique privilégié entre un public et une proposition scénique portée par des comédiens. Car un spectacle de théâtre doit, pour intéresser son public, être tout de même autre chose qu’un somptueux "son et lumière".

La preuve qu’au théâtre en prendre plein les yeux et les oreilles ne suffit pas : le soir où j’assistai au spectacle - le samedi 22 mars - une partie des spectateurs a déserté la salle à l’entracte. Et les fuites se sont poursuivies goutte à goutte pendant la deuxième partie de la représentation. Quant aux personnes qui avaient décidé de tenir leur siège jusqu’au bout, beaucoup autour de moi s’étaient ostensiblement endormies...
Je ne saurai clore cette chronique sans une pensée émue pour ces Noces de sang qui, au Théâtre du Lierre, vous ébranlent l’âme avec un décor réduit à presque rien, une musique qui accompagne le texte sans l’étouffer, des lumières sublimes de simplicité et, surtout, des comédiens époustouflants magnifiquement costumés...


Sans faim & Sans faim 2
Dyptique
Texte, mise en scène et scénographie :
Hubert Colas
Assistant à la mise en scène :
Geoffrey Coppini
Avec :
Claire Delaporte, Vincent Dupont, Nicolas Guimbard, Thierry Raynaud, Isabelle Mouchard, Frédéric Schulz-Richard, Cyril Texier, Manuel Vallade, Agustin Vasquez
Lumière :
Encaustic, Pascale Bongiovanni, Hubert Colas
Vidéo :
Patrick Laffont
Univers sonore :
Zidane Boussouf
Costumes :
Gwendoline Bouget, Cidalia Da Costa
Durée du spectacle :
3h40 avec entracte

NB - Le texte de Sans faim est paru aux éditions Actes Sud Papiers, celui de Sans faim 2 est à paraître chez le même éditeur au mois d’avril 2008.
Hubert Colas, Sans faim
suivi de Texte M suivi de Simon, Actes Sud Papiers, mai 2004, 128 p. - 18,50 €. 

Pour aller sur le site du Théâtre de la Colline, cliquez ici



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Isabelle Roche, le 30 mars 2008 - article3256.html
Jusqu’au 19 avril 2008 ; Grand Théâtre. Mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 20h ; dimanche à 15h ; mardi à 19H30.
Théâtre national de la Colline - 15, rue Malte-Brun - 75980 PARIS
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