Jacques est un ingrat, un fils indigne, un déshérité, un monstre, une atrocité, une malformation sournoise, un couillon, un punk, un adolescent rebelle, un pissoteur de première, un fort en gueule, la honte de sa famille, la ruine de sa maison, la disgrâce de l’honneur filial, le bourreau de sa mère, l’objet de l’exécration de son père qui le renie absolument et ce pour la seconde fois... Jacques... aujourd’hui n’aime pas les pommes de terre au lard.
Du Ionesco tout craché ! Avec pas grand-chose, seulement une folie énorme, et une incroyable virtuosité de langue, le maître a réussi avec Jacques ou la soumission à faire dérailler le théâtre de boulevard, nous offrant une belle pochade à l’humour vertigineux et décapant.
Pièce écrite, paraît-il, dans la foulée galopante de La Cantatrice chauve, Jacques ou la soumission est une pièce de révolte, tangente, engagée, hagarde, griffonne, critique, révolutionnaire, ludique, lucide, acide, angoissée, fumeuse, approximative, drôle à se taper le cul sur le siège, sérieuse, millimétrée, rose, d’un rose plutôt noir ou hallucinatoire - indéfinissable et explosive, et puis qui laisse béat, ravi. Elle ferait en tout cas rentrer l’œuvre du grand dramaturge roumain - qui manie si bien la langue française - dans la catégorie du théâtre de dérision, plutôt que de l’absurde, comme le proposait Emmanuel Jacquart. Et de qui se moque Ionesco ? du langage, évidemment - mais certainement pas dans une abstraction flottante - plus particulièrement du langage théâtral de l’époque, destiné à la petite bourgeoisie dont il aime se moquer. Comme c’est le boulevard qui tenait le haut du pavé, voilà désignée la victime du maître : le boulevard éculé dès que né, avec ses scènes clichés, ses personnages stéréotypés, ses mots usés, sa grosse machine boîte-à-rire en rengaine... contre lequel Ionesco avec foudre et fougue irrésistiblement dégaine... Et quelle maîtrise dans la volte-face, dans la giffle portée à ces tics, quelle invention dans la torsion de la langue conventionnelle du genre, quelle violence souriante dans le pied-de-nez balancé aux canons du genre !
La force étonnante du travail de Ionesco c’est cette méchanceté âcre et naïve, joviale, qu’il injecte dans sa pièce pour nous présenter la famille atroce de Jacques, victime consentante des mœurs congelées de sa caste - paraît-il que modèle aurait été trouvé par Ionesco dans sa propre famille ! Peut-être, peut-être, mais rien de trop personnel là-dedans - le génie de Ionesco, c’est de prendre où il peut dans les fonds critiques et dissolvants de son art et de son temps pour servir une inventivité de tous les instants qui laisse le spectateur éberlué : une bonne dose de burlesque - le vieux papy gâteux - un peu de psychanalytique cynique - amour vache de cette mère qui arrachait les ongles de son fils - ou mots-valises aux compositions suggestives, un rien de délire verbal et d’exagération ubuesque - tout est enflé et démonté d’un même mouvement, que ce soit la colère du père tyrannique ou la mesquinerie d’une sœur traîtresse dont le seul rôle contre ce frère centre de leur monde ne peut être que de se ranger du côté des parents...
Vaudeville oblige, il y aura un mariage forcé... Ô cruauté inhumaine et écœurante des hautes mœurs de cette petite bourgeoisie dnas lesquelles tant de jeunes hommes ont vu se perdre leur âme naïve et idyllique !
Heureusement, Jacques est cruel, puisque Jacques est soumis, puisqu’il est comme ses parents, monstrueux, voire peut-être, avec la gueule clownesque que lui fait Laurent Pelly là où Ionesco le voulait "normal", un peu plus qu’eux - elle n’est pas assez laide dit-il de la future mariée, et ce devant elle, alors que dans ce trafic louche elle n’a au fond pas grande part, pauvre cruche béate devant le sort matrimonial qu’on lui arrange.
Heureusement - oui, vaudeville oblige -, au terme d’un beau moment de tendresse onirique, plein d’une poésie truculente, l’union des cœurs vient, et enfin Jacques peut rentrer dans le carcan familial du seul consentement absolu, définitif, irrémédiable - par le silence.
Mais il y aura eu l’aventure délirante du langage qui met à mal les conventions féroces et étouffantes de la famille bourgeoise vieille manière (vieille manière ?)...
Une pièce méchante, donc, pour laquelle la superbe mise en scène de Laurent Pelly est vraiment à la hauteur : scénographie lunaire et catastrophique, musique apocalyptique, maquillages atroces... chacun des acteurs, plus monstrueux, affreux, effrayants et ridicules les uns que les autres (spécialement Christine Gagnieux en mère à l’amour suffoquant, littéralement époustouflante), peut alors se lancer follement dans une chorégraphie scénique et verbale haletante dirigée de main de maître et qui ne laisse aucun temps mort au spectateur ravi de tant de sottise tronquée - la douceur salutaire du rire naît de sa franche cruauté.
Jacques ou la soumission, l’avenir est dans les œufs
Mise en scène :
Laurent Pelly
Dramaturgie :
Agathe Mélinand
Scénographie :
Chantal Thomas
Avec :
Pierre Aussedat, Christine Brücher, Charlotte Clamens, Christine Gagnieux, Rémi Gibier, Eddy Letexier, Jérôme Ragon, Fabienne Rocaboy, Charlène Ségéral.
Costumes :
Laurent Pelly
Lumières :
Joël Adam
Son :
Luc Guillot
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