Jaillissement. Vertige. Les premières pages rendent fou. Les couleurs explosent. Les toiles qui emplissent les doubles pages. L’atelier. Les croquis. Tout tourne. Pierre Lesieur prend possession de l’espace. Et de votre âme. Ce peintre singulier est un virtuose de la couleur. C’est aussi un peintre apollinien si l’on suit la caractérisation d’Apollon : par sa racine la plus profonde, dieu du soleil et de la lumière, qui se manifeste dans la clarté lumineuse (La Vision dionysiaque du monde). Il est donc un peintre du monde. De l’intime. D’où ses séries de portraits où l’émotion traduit la figure féminine qui l’obsède. Mais pour Lesieur, une forme n’existe que dans et par ce qui l’entoure. La cerne. Une tension que l’on ressent à étudier ses toiles. Une transmission venue d’Orient, rapportée lors de ses nombreux voyages débutés à la fin des années 1950. Entre surface et profondeur, il chasse le disparate. Ses tableaux offrent l’essentiel. Un plan où se chevauchent texture, miroirs, embrasures... qui rabattent le premier sur l’arrière-plan. L’objet du scandale a son reflet. Il figurera dans le jeu du peintre.
Pierre Lesieur aime les femmes. Un point commun. J’aime tant à me perdre dans la contemplation de ses dames. Dans cette icône obstinée. Assise. Couchée. Parfois dans une nudité tout édénique. Il n’y a nulle dramaturgie ici. Point d’intrigue. Le corps est là, juste là. Posé. Comme une ponctuation, une tessère dans les mosaïques de la toile. Une figure fragile où se réfracte l’éclat de l’instant. Et l’éblouissement de la chair.
On aimerait tisser des parallèles, des comparaisons avec d’autres grands peintres contemporains. Alechinsky, dans sa manière de tenir le pinceau ? Si orientale. L’art japonais n’est pas loin. Comment Lesieur attaque-t-il la feuille ? Lance-t-il son bras ou retient-il le trait ? Dégage-t-il la forme d’un geste vif ou dans un faisceau de traits légers ?
La femme mise à part, Pierre Lesieur est aussi obsédé par ses intérieurs. Autre point commun. Je peux passer des heures à refaire la décoration d’une petite partie de mon salon. Tout comme Lesieur revient des années durant sur des détails. Un guéridon de métal et de verre. Une chaise longue en rotin... Il aime à peindre les objets qui l’entourent. Comme j’aime à photographier en noir et blanc ma déco une fois terminée. Il y a donc une raison à tout cela. Un artiste vit dans un décor orchestré. Il vibre d’associations. Il fragmente son autoportrait.
En effet, celui qu’intéresse ou fascine la constitution d’un intérieur joue avec l’illusion que le réel pourrait se réduire à une poignée d’éléments indéfiniment recomposables. Pierre Lesieur jubile certainement à se penser ainsi maître de l’anarchie de l’ordinaire...
Et qu’on se le dise : Pierre Soulages n’est pas le seul maître du noir ! Sieur Lesieur aussi le maîtrise. Et avec quelle trempe ! L’abat-jour (2005) ou Pompéi, bois noir (2007) démontrent que l’artiste sait jouer avec cette absolue couleur. C’est la masse noire et mate, opaque, dense qui rayonne. Non le contraire. C’est bien le noir qui vibre sourdement. C’est lui qui donne au fond la luminescence et qui assure toute la composition. Tout comme ce halo surgit entre Pompéi et le cadre absent mais si présent : tableau-prison d’une liberté insaisissable. Par les marges asymétriques et un ruban noir, tout est dit. L’extraordinaire fond orangé poudreux répond au chardon violet. La composition est parfaite...
Pierre Lesieur est bien le peintre de la lumière et de la couleur radieuses. Car pour lui, le noir est une couleur majeure.
Ce livre unique parcourt l’ensemble du trajet de Pierre Lesieur. Il offre une extraordinaire série de variations sur sa peinture. Et l’essai de Patrick Mauriès analyse très finement les motifs et les raisons de cette œuvre. Si vous habitez comme moi en Provence, ne manquez pas l’exposition Pierre Lesieur : Les ateliers à l’Hôtel Campredon - Maison René Char, à l’Isle-sur-la-Sorgue, du 1er mars au 8 juin 2008.
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