
Entre 1931 et 1932, Federico García Lorca s’empare d’un fait divers et écrit Noces de sang. Le "fond de l’histoire", comme l’on dit, est tragiquement banal : dans un village andalou, une noce se prépare. Mais dès les premières scènes l’on pressent le malheur : en même temps que les cadeaux à acheter et les perspectives de prospérité du futur couple sont évoquées d’anciennes fiançailles avortées, qui liaient la Fiancée à Léonard, un Felix - la famille de ceux qui ont tué le père et le frère du Fiancé, un double deuil dont sa mère ne s’est jamais remise. Cette ombre s’épaissit peu à peu d’autres ténèbres, plus troubles, plus terribles : Léonard, désormais marié et père d’un tout jeune enfant, devient fébrile à l’approche de la noce, il ne cesse de s’absenter et d’épuiser son cheval à de longs galops ; invité au mariage, il disparaît au cours des réjouissances. La Fiancée, de son côté, malgré son impatience affichée de nouer son destin à son promis, vibre elle aussi d’une nervosité croissante. Éclate enfin ce qui l’attache à Léonard : une passion sourde, invincible, au-delà même de l’amour. Ce qui n’aura d’autre issue que tragique.
André Belamich, dans la présentation qu’il a écrite pour l’édition de Noces de sang parue dans la collection "Folio" des éditions Gallimard, parle de représentation de la vie réelle, illustrée par des personnages de tous les jours, dotés d’un état civil et placés dans un décor reconnaissable et dit que le langage du cauchemar se mue en celui de la vie quotidienne, clair et accessible à tous.
C’est le discours d’un fin connaisseur de l’œuvre de Lorca, qui situe la pièce - son sujet comme son style - par rapport à l’ensemble de ce que la poète a composé. Étant parfaitement ignorante de l’univers de Lorca, je n’ai approché la pièce qu’en elle-même. Très vite je me suis demandé dans quelle mesure les personnages de Noces de sang étaient de tous les jours, dans quelle mesure le langage était celui de la vie quotidienne, clair et accessible à tous.
Certes, les protagonistes apparaissent comme des êtres ordinaires tourmentés par des questions courantes ; occupés par les préparatifs d’un mariage ils nourissent leurs échanges de considérations quant à la qualité des récoltes, aux humeurs de la terre, à l’âpreté de la vie, de quelque potin égratignant la vie privée de tel ou tel membre de leur communauté. L’ombre du sang versé jadis, pas plus que celle des fiançailles rompues, ne tire la pièce hors du réalisme paysan : le meurtre comme la rupture participent du quotidien. Mais, anonymes, réduits à leur statut social ou familial - la mère, la belle-mère, la voisine, le père de la fiancée... - les personnages deviennent des archétypes, des silhouettes presque abstraites incarnant davantage des fonctions et des comportements que des individualités psychologiques. Et dans la masse vague de ces anonymes brillent telle une larme sanglante deux noms ô combien signifiants, indissolublement liés : Léonard, les Félix - la force animale et souveraine, la félicité, l’un et l’autre du côté du sang.
Alors il n’y a plus guère de réalisme, mais une puissance symbolique affirmée. Un symbolisme que prolonge l’incursion du merveilleux au troisième acte, où la Lune et la Mort prennent corps et voix...
Quant au langage, est-il vraiment de tous les jours, qui verse si fréqemment dans le registre poétique et quitte la prose en effet quotidienne pour des vers que l’on devine chantés ? Use-t-il d’un langage de tous les jours Léonard disant à la fiancée :
Mais je te suis, où que tu ailles,
Et toi aussi. Fais un pas... essaie...
Des clous de lune rivent tes hanches
À ma taille ?
(III, premier tableau)
D’ailleurs, même la prose relève de la poésie, non qu’elle regorge d’images ou de métaphores mais elle est travaillée tout en rythme, tantôt construite sur de très courtes répliques, comme taillées à la serpe, tantôt laissant couler de plus amples périodes. Il y a un magnifique mouvement mélodique du texte, assorti d’une implacable structure dramatique. Je ne comprends toujours pas - et encore moins après avoir vu le spectacle de la Compagnie du Lierre - comment on a pu écrire en quatrième de couverture que cette pièce souffrait d’une frénésie déclamatoire et d’un lyrisme facile...
Il y a 11876 signes dans cet article.