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Théâtre
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Phasmes - ces insectes, on le sait, brindilles vacillantes, regards d’oiseaux de proie, feuilles ou herbes, ont su développer un mimétisme environnemental prodigieux. La Mimésis - c’est, on le sait aussi, sur ce terme que se jouent l’anéantissement ou le salut philosophique de l’art, et du théâtre en particulier entre Platon et Aristote : le salut de la tragédie, c’est qu’elle est imitation d’une action humaine complète. À la différence de l’épopée, où l’aède assume sur son propre souffle, son propre esprit, sa propre vue, les faits, gestes et destins des êtres qu’il se remémore, cette "diégèse" assimilée à son verbe ample, et maître de la matière. Parce qu’offrant une illusion plus forte, plus complète, la tragédie se montre donc pour Aristote supérieure par essence à la représentation épique trop distanciée.

Or, Phasmes, c’est une lecture. Une lecture de Daniel Mesguich, au Théâtre du Rond-Point. Une telle configuration - les suggestions du titre, l’homme à l’œuvre, le lieu - comme à chaque lecture sérieuse, de fait, amène à se questionner : entre jeu et récitation, où situer la poétique de la lecture ? Les théories, les pratiques théâtrales, ont certes depuis longtemps brouillé la netteté de l’approche aristotélicienne, se sont colletées avec elle pour la bouleverser, la rendre caduque. Mais il y aurait une pureté propre à la lecture qui rend féconde l’approche aristotélicienne pour la questionner : quel rapport du lecteur à ce qu’il lit ? Et à cela, quel rapport de l’auditeur/spectateur ?
Car, cette pureté de la lecture évoquée, est-elle si assurée ?

La scénographie, l’interprétation, le choix des textes, sauront être quelques points de repère dans notre approche : avec la lecture, pas d’illusion référentielle (je vois bien que je suis là, auditeur, devant une scène-estrade), pas de jeu transporté (c’est bien le lecteur que je regarde, pas cet autre hallucinant d’un personnage qui le possèderait), pas de textes "théâtraux" (on lit de la correspondance, un journal intime, un pamphlet, un roman...). Ce dernier point - textes non écrits pour le théâtre - mérite précision : une lecture, c’est un moment de littérature, pas de théâtre (comment renvoyer le théâtre à la littérature, sans le tuer ?).
Une lecture, c’est une opération et une oration intérieures, plutôt qu’une théorie extérieure (théâtre et théorie ont bien la même racine). Un art du temps, plutôt que de l’espace. Un art du recueillement, plutôt que de l’abandon.
Voilà quelques repères brefs, mais assurés. Assurés ? Pas si sûr.

Prenons Phasmes, justement.
Certes : le décor - une bibliothèque - précise d’entrée de jeu que nous sommes dans un sanctuaire de la littérature ; Daniel Mesguich tient un script d’où des feuilles de papier vélin vont tomber peu à peu. Il se trouve à son bureau, ou dans un fauteuil, il ne regarde que nous ; les textes sont des nouvelles, des poèmes, des pensums satiriques, de Kafka, Borgès, Valletti... chacun plein d’ironie, d’amertume ou de douceur, très spirituels mais assez hétéroclites pour que le jeu se fragmente et que le temps se divise, s’éclate, sans qu’un espace scénique illusoire s’installe qui nous basculerait au théâtre. Tout cela mené avec une élégance piquante, servie par une une élocution et un phrasé savoureux. C’est bien cela, une lecture. Daniel Mesguich nous a offert une célébration, celle de la littérature, une cérémonie, dédiée à l’esprit qui se recueille, hors de la vie - quoi de plus éloigné du vacarme quotidien qu’une biblothèque ?
Mais allons ! Que diable ! Vous devez bien vous dire que je me moque : le théâtre du Rond-Point, Jean-Michel Ribes, Daniel Mesguich... - a-t-on jamais vu un homme de scène qui ne transforme pas une série de poèmes, un journal intime, des réflexions, des portraits... en de véritables moments de théâtre, en performance où, moi, spectateur, je n’écoute pas nonchalamment en fermant les yeux le ronronnement tranquille d’une voix aux inflexions sûres et maîtrisées mais impersonnelle, le lecteur ne pouvant s’arrêter un instant sans que le fil ténu de présence qui nous relie ne se brise, et nous laisse tous deux un peu hébétés comme on sortirait auréveil d’un rêve commun qui fut bien théâtre ? Enfin, Arestrup ! Enfin, Trintignant ! Enfin, Terzieff !
 
Or ça oui : possession, jeu, magie, illusion,saisissement, élévation... Tout cela fut là, bien là. Cette lecture, c’était du théâtre. 
Il y eut jeu et transport, ce soir-là, effectivement : un charme opère qui nous ravit, lié à la gestualité, au rythme, au regard. Ici aussi : ces pièces d’œuvres que nous livre Daniel Mesguich, il les possède, les travaille, les fait vivre pour la charge et le mordant d’esprit qui les emplit : angoisse devant le mystère terrible de l’autre qui est soi, le soi qui est autre que l’on éprouve avec Kafka et Borgès, trouble du regard quotidien étonné devant ce qui est, et lyrique d’une manière surréaliste ou fine pour nous faire voir avec poésie l’obscène et idiote crispation consumériste autour des choses que l’on trouve chez Chevillard ou Valletti, poésie frémissante d’Aragon... C’est dans le mystère et l’étonnement que l’on se retrouve, mystère et étonnement qui trouvent aisément à se jouer dans ce lieu, cette scène, cet espace qu’est la bibliothèque. Car une bibliothèque n’est pas hors de la vie, elle est à l’intime de la vie - ouf, quel truisme !
 
Qu’on ne cherche pas cependant une mise en scène puissante ou pompeuse : l’exercice est bien de lecture, de phrasé, de pose, de rythme, d’articulation - de voix plutôt que de geste. Mais quelle maîtrise dans la voix, pour peu que l’on apprécie le grand style de l’éloquence française !
Qui joue Mesguich ? L’homme de lettres. Pas de plaidoyer pour justifier la place de l’homme de lettres dans le monde, dans la vie, car, l’homme de lettres, c’est l’homme d’esprit, c’est tout homme, pris au moment qu’il se recueille et interroge sa vie, son existence, dans ses circonstances les plus absolues comme les plus temporelles : l’homme qui pense, qui observe, qui désire, qui s’effare en silence, ou parfois l’exprime. Devant la vie.

Par là, on comprend bien ce que veut dire Mesguich dans sa note d’intention lorsqu’il présente les textes auxquels il donne vie comme ceux qui l’ont accompagné devant son travail de metteur en scène, d’acteur - est-il possible de jouer sérieusement sans se creuser sérieusement ? C’est, ce serait donc pour parler avec pertinence de son travail, d’un théâtre en gésine, qui pousse, qu’il se livre à ces évocations ? 
C’est, ce serait... car il me faut apporter un bémol à ce qui précède. Il existe un risque bien sûr dans ce jeu de l’intérieur qui définirait la lecture : qu’il devienne non plus le jeu de l’intime ou du profond, mais du personnel, trop personnel, et que l’homme de lettres représentant de l’esprit dans ses doutes et scandales, moqueries et désirs devienne un homme de lettres particulier - ainsi de certaines mises en abyme, plutôt poseuses et faciles, que met en place Mesguich et qui nous amènerait à répondre "lui-même" à la question "qui joue Mesguich ?"
Ce qui est dommage, car de saisissante, stimulante, fascinante, sa lecture cède la place à un exercice de distance souriante à la lourdeur complaisante.

Phasmes
Textes choisis par Daniel Mesguich
Interprétation :
Daniel Mesguich, sous le regard complice de Sarah Gabrielle assistée de Morgane Despres
Décors et accessoires :
François Marsollier
Lumières :
Patrick Méeüs
Costumes :
Dominique Louis
Bande son :
Yann Galerne

Visitez la page de la pièce sur le site du Théâtre du Rond-Point.



Il y a 7613 signes dans cet article.
Samuel Vigier, le 21 mars 2008 - article3240.html
Jusqu’au 26 avril, à 18h30 - relâche les lundis et les 9,14, 15, 16, 18 et 23 mars. Places de 12 à 30 euros.
Théâtre du Rond-Point - 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt - 75008 Paris
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