Les fidèles de notre site auront remarqué, en quatre ans, combien l’équipe rédactionnelle du Littéraire était changeante ; autour d’un noyau dur persistant les collaborateurs vont, viennent, s’éloignent au gré des aléas de leur vie et de leurs envies. Les départs laissent toujours un petit goût amer - même quand les partants gardent quelque attachement au site - et les arrivées, elles, sont comme des sourires qui éclairent le traintrain des mises en ligne...
François Xavier, qui désormais s’exprime ailleurs sur la Toile, n’a pas oublié Le Littéraire : à peine a-t-il repéré un chroniqueur émérite en quelque endroit qu’il lui conseille de nous contacter. Ainsi nous a-t-il tout récemment mis en relation avec Michel Maudin, lecteur insatiable qui sait à merveille parler des livres qu’il dévore... Sa première contribution sort un peu des chroniques battues : à partir de sa lecture du roman de Suhayl Saadi, Psychoraag (Métailié), il nous propose une réflexion élargie et riche sur les nouvelles formes narratives émergentes. Une réflexion que seul un lecteur acharné pouvait mener de la sorte...
La Rédaction
Une nouvelle façon de raconter des histoires
L’émergence du livre électronique constitue-t-elle une révolution comparable à l’apparition du codex au début de l’ère chrétienne ? Peut-être - mais là n’est pas le propos ; allons modestement plus loin. Contentons-nous de rapprocher le succès de Kindle aux États-Unis (quelques heures seulement après sa mise en vente en novembre dernier, le célèbre libraire en ligne Amazon s’est trouvé en rupture de stock et, depuis, l’engouement ne se dément pas) - à noter que Kindle devrait bientôt arriver en France - et certains romans disparates dans leur forme, leur genre ou leur origine parus récemment.
Qu’ont en commun : Citoyens Clandestins de Doa ; Tels des astres éteints, de Léonora Miano ; ou Psychoraag de Suhayl Saadi ? La nécessité d’une annexe récapitulant, comme dans ces génériques de fin de film, la "bande son" de leur roman. Tout ou partie du plaisir de la lecture, de l’adhésion au "pacte de lecture", découle de la connaissance des musiques citées - devenues des références nécessaires à la compréhension, aux personnages, et parfois, au déroulement même de l’histoire. Ne pas connaître ces références peut empêcher de bien saisir ce dont il retourne. La nouveauté n’est pas tant que ces auteurs évoquent la musique, mais leur façon de procéder. La bande son s’implémente dans l’œuvre littéraire. Nous ne sommes plus dans l’évocation intérieure d’un ressenti, mais dans l’illustration indispensable, intrinsèque. Comme au cinéma. La musique seule et unique fait sens dans le texte ; le silence inhérent au support papier génère une certaine frustration, la musique manque à la lecture. Les mots seuls ne semblent plus suffire, ne répondent plus au besoin d’expression de ces "nouveaux" romanciers. Comme s’ils passaient déjà à l’étape suivante sans en posséder l’outil, ils piaffent d’impatience.
Extrapolons succinctement les versions spécifiquement numériques et téléchargeables sur Cybook ou Kindle. Dépassons l’apport utilitaire des commentaires façon Excel remplaçant les glossaires et notes en bas de page. Plaçons-nous dans un contexte plus créatif ; imaginons la lecture d’après. À chaque évocation d’une chanson, d’un rythme, d’un accord, un lien hypertexte, sur lequel le lecteur peut cliquer à l’envi, nous donne à entendre ce qui est évoqué - et même, pourquoi pas, allons au bout de la logique, à voir des extraits des film, les paysages particuliers, les œuvres d’art... La publicité - déjà incorporée dans les œuvres cinématographiques - les produits dérivés, le parrainage... etc. peuvent fournir une source supplémentaire de revenus à une industrie en déshérence. Imaginez 99 Francs de Frédéric Beigbeder écrit en intégrant ces apports. L’auteur peut choisir la durée de ces moments parcellaires qui forment l’imagination. L’emploi de la musique chez Quentin Tarantino (par exemple dans Jackie Brown, où les chansons nous sont proposées dans leur intégralité en de longues plages sonores) ou chez Martin Scorsese (particulièrement dans Casino, où la musique est utilisée en très courtes brides qui correspondent au millionième de seconde à ce que le réalisateur veut nous faire ressentir) laisse entrevoir la palette des possibilités que l’auteur saura décupler à l’infini.
Nul aujourd’hui ne conteste plus la qualité d’artiste aux rappeurs ou aux DJ. Sampler est dans l’ordre des choses. L’écrivain devient alors non plus seulement auteur, mais aussi metteur en scène de son livre, de la lecture de son lecteur. Mais allons plus loin encore : ajoutons à la musqiue la qualité graphique (voir tout le travail de Phaidon). Nous pouvons même imaginer un thriller où, dans les scènes angoissantes, le texte apparaît petit à petit, ou alors très vite dans une scène d’action (dixit un romancier), et mille autres choses : une lecture contextuelle rendue interactive ; de petites séquences de jeux vidéos pour passer d’un chapitre à l’autre dans un même mouvement ; de perpétuels jeux de miroirs, proches du fonctionnement de l’esprit humain ; des livres qui rendent fous....
La poésie de Mallarmé actualisée en quelque sorte. Les ouvrages de Marisha Pessl (La Physique des Catastrophes) ou de Mark Z. Danielewski (La Maison des Feuilles, Ô Révolutions) sont des romans où l’objet-livre apparaît trop étroit - il n’est plus adapté au jeu, à l’ambition, à la volonté de démultiplication de leurs auteurs. Les génies tels Céline, Proust, Rimbaud, Emily Dickinson, Shakespeare... etc. parviennent à confondre la forme de leur art (le style ! le style ! le style !) et l’histoire. Ici, là et maintenant, une nouvelle forme d’expression naît. Une nouvelle façon de raconter les histoires. Différente, elle ne remplace pas, elle s’ajoute à l’existant. Alors, la technologie, les droits afférents, sont certes autant de limites et barrières qui nous poussent à l’introspection. L’écriture peut très vite devenir "budgetable". Mais gageons que les forces sont en mouvement. Lorsque l’inconscient collectif des auteurs rencontre l’attente du public grâce à un nouveau médium, alors l’évolution vers une nouvelle forme de création n’est pas loin. Soyons-en les acteurs, les précurseurs sont déjà là.
Précurseurs ? Non plus seulement, les poètes sont déjà à l’œuvre. Le Monde titrait, le 23 février dernier, dans sa rubrique "Technologie", Le Livre-univers "métisse" les mots, les sons et la lumière : Ouvrez l’écran de votre livre électronique, buvez les sons de la bande originale (BO), picorez quelques illustrations avant de dévorer les mots. Ça vous a plu ? Allez donc surfer sur le site de l’ouvrage. Ce rêve littéraire n’est pas de la science-fiction. C’est le concept de livre-univers lancé par la maison d’édition La Volte.
Et de mettre en lien le site internet du livre La Horde du contrevent. Passionnante expérience.
La poésie, l’abstraction, les intuitions et les tâtonnements laissent peu à peu place à des genres plus "faciles d’accès", plus "populaires" - thriller, polar, science-fiction, essais, documents... etc. Les articles de presse se déplacent peu à peu de la rubrique "technologie" à la rubrique "livre" - jusqu’à la création d’une page spécifique. De nouvelles règles, une nouvelle grammaire, une nouvelle articulation de la pensée. De la Parole aux murs des grottes et des pyramides ; du bois à la pierre, du papyrus au rouleau - jusqu’au codex... Depuis deux millénaires, le livre n’a pas changé - ou si peu... jusqu’à ce nouveau médium - ce "livre-univers" qui naît aujourd’hui : une nouvelle façon de raconter les histoires qui reste "encore à inventer".
Et ce n’est pas rien que de vivre cette révolution.
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