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Théophile Cannan ne croit pas en Dieu ; il n’a jamais aimé lire mais la femme de sa vie - Lucille Eden, ô transparence sémantique des noms, fût-elle antiphrastique... - est écrivain et vit entourée de livres ; Théophile aime Lucille, de toute son âme, de tout son cœur, de tout son corps, aussi, mais il la quitte. Alors qu’elle sera bientôt mère et qu’elle vient de sortir son cinquième roman. Il lui faut mettre du temps et de l’espace entre eux deux parce qu’il a peur ; et que ses fantômes ont encore trop de voix pour le laisser cheminer en paix - sa mère Yâara morte peu après sa naissance, son père toujours aux quatre coins du monde qui semble n’exister que par ses absences, son grand-père dont il a vu le cadavre dans la grande maison corrézienne...
Dans ce fossé que sa peur a creusé entre lui et Lucille vient se loger un autre choc, inattendu et miraculeux, comme peu de gens en connaissent au cours de leur vie : lui le comédien qui vivotte de figurations et d’apparitions rapides dans des spots publicitaires a été choisi par David Lynch pour jouer le personnage principal de son prochain film. Et parce qu’on est dans l’univers d’Hafid Aggoune, la lente révolution intérieure dont Théophile retrace les étapes ne s’accomplit pas sans qu’un livre s’en mêle - un livre donné comme une clef par un mage : Le Démon, d’Hubert Selby Jr. Un peu plus loin, ce sera au tour du roman de Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire, de faire œuvre sismique dans l’âme de Théophile...

À la faveur des dernières pages, on compend que Théophile Cannan est un être cardinal où se fondent à la fois les restes des personnages qu’il a incarnés, les errances d’un père jeté hors de lui par la mort de son aimée, l’absence d’une mère trop tôt disparue, le souvenir d’un grand-père - Fils de quatre vents, à mon tour, je suis un nouveau monde. (...) J’ai 35 ans et mon âme a 5 000 ans. Ce magma dense qui a provoqué dans le cœur du narrateur des séismes à la force incommensurable s’autodétruit grâce au rôle de Joseph Kelso ; le jeune comédien est alors libre, ouvert comme une aurore, prêt à accueillir l’amour de Lucille et la vie nouvelle qu’elle porte. Ces dernières pages qui ouvrent et libèrent sont un dénouement au plus beau sens du terme. Et les tout derniers mots un magnifique appel à la vigilance :
Tout va si vite et nos cœurs sont si lents à voir ce qu’ils aiment.

À partir d’une double amorce romanesque classique - une rupture amoureuse, un événement bouleversant qui change la vie - débute un récit qui, lui, ne l’est guère. D’abord parce que l’instance narrative se dédouble : la première personne du narrateur butte sans cesse contre le "tu" de celle qui’il a quittée ; l’on est, ainsi, à la croisée de l’épître et de l’autofiction. Ensuite parce que les hybridations foisonnent. Quand la prose emprunte à la poésie : sous la simplicité du lexique et de la syntaxe s’entendent des rythmes subtils, un chant éolien qui ne frappera que les regards les plus attentifs. Ou quand des incises réalistes viennent interrompre le cours fabuleux du récit, qui se teinte même d’une nuance fantastique à travers la manière dont le personnage de David Lynch intervient, en marge du tournage, dans la vie de Théophile. Peut-être les familiers du cinéaste, et les privilégiés qui ont eu l’occasion de le rencontrer traqueront-ils les inexactitudes dans les descriptions qu’en offre l’auteur mais ce serait, à n’en pas douter, se méprendre sur le rôle assigné à David Lynch, qui semble non pas convoqué en tant que figure réelle mais plutôt intégré au récit à la manière de ces créatures surnaturelles qui, dans la littérature médiévale, croisent la route des chevaliers aventureux pour les aider dans leur quête. 

Symptômes entre tous de ces mélanges, de ces oscillations fluviatiles, et de la dimension fabuleuse, donc universelle du texte : les deux protagonistes principaux - un comédien, un écrivain - ont des identités composites ; leur nom tient ensemble toute la théorie des êtres qu’ils ont créés ou incarnés, qu’ils créeront ou incarneront à l’avenir. Et tous deux sont, probablement, métaphores de l’Auteur - la figue, non pas l’homme singulier qui a donné naissance à ce livre...
 
Avant de finir, je dépose ici, sans ordre, selon les caprices aléatoires des résurgences, un peu plus de ce pollen poétique dont s’est poudrée ma mémoire au fil de ma lecture :
[à propos de Los Angeles] Cette ville est une pellicule où l’on peut écrire ses songes à l’infini, et où rien n’arrête l’œil.
Le hasard n’existe pas. Il n’y a qu’une suite de pas vers soi ou loin de soi et peu importe la manière d’y arriver.
Chacun de nos morts doit nous apprendre quelque chose, sinon il se condamne à mourir une seconde fois.
Et tant d’autres phrases à retenir aussi précieusement qu’une lumière matinale ! Mais c’est à vous, maintenant, d’aller chercher dans ce texte vos propres poèmes...

Ce livre est riche ; outre que l’on serait vite enclin à l’entourer de propos digressifs de toutes sortes eu égard à la profusion des éléments symboliques repérables çà et là, la tentation est grande, aussi, de dénouer le réseau serré des récurrences, des échos stylistiques et thématiques qui le lie aux deux romans précédents - même musique des phrases, personnages similaires, à cheval entre le monde connu, quotidien, et une zone plus onirique de l’existence où les placent leur situation atypique autant que leurs attitudes et leurs décisions hors du commun. Et toujours, sous divers angles, ce rôle éminent donné au(x) livre(s), au geste d’écrire. Peut-être Pierre Argan, Samuel Tristan et Théophile Cannan sont-ils plusieurs expressions d’un même visage ? Les romans, autant de variations d’un même thème ? Mais il ne faudrait pas que voir cela de trop près empêche de considérer dans leur beauté propre chacun des livres ; et il faut surtout souligner combien Hafid Aggoune se tient à distance des sempiternelles redites d’un roman l’autre tout en conférant à ses textes cette continuité unique imputable à la "patte" d’un écrivain véritable - d’autres parleront de "style".

Tous ces commentaires pourraient avoir quelque relent de vanité car il suffit, quand on s’y prend bien, de peu de mots pour aider un livre à vivre. Sans analyses labyrinthiques, sans descriptions paraphrastiques d’un contenu que l’on déflore au lieu de le faire valoir, on peut attirer l’attention sur lui simplement en signalant qu’il existe et qu’il vous attend, vous qui allez peut-être décider de l’inviter dans votre vie, de vous l’approprier et, qui sait, de le jeter par la fenêtre après lecture parce que, à l’instar de Théophile Cannan, vous n’aurez pu en supporter l’incandescence.
Je ne sais pas ce que les lecteurs hasardés, tombés là comme une météorite au cœur du désert, garderont de cette page ni si j’ai usé des mots voulus pour les retenir jusque-là ; je ne sais pas si j’aurais réussi à provoquer leur rencontre avec le livre d’Hafid Aggoune - c’est en tout cas le but que je poursuivais. Je sais juste que ce roman m’a un peu brûlé les yeux, et que les moments de joie qu’il m’a offerts sont légèrement roussis aux pourtours - légèrement parce que le livre est à cette heure dans ma bibliothèque ; il n’a pas été jeté au loin et il n’y aura donc pas de David Lynch pour, sous un ce nom ou un autre, le ramener un jour sur mon chemin afin de me montrer la voie. Il m’a touchée cependant, en profondeur et au-delà de ce qu’il raconte, au-delà de l’insigne poésie qui l’imprègne.
Quand bien même dussiez-vous n’être sensible qu’à cette essence littéraire et n’éprouver aucun bouleversement intime, la lecture de ce livre s’impose : elle vous vaudra... quelques heures au paradis.

Retrouvez sur lelitteraire.com la chronique de son premier roman, Les avenirs, et celle du deuxième, Quelle nuit sommes-nous ?



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Isabelle Roche, le 3 mars 2008 - article3232.html
Hafid Aggoune, Premières heures au paradis, Denoël, janvier 2008, 176 p. - 15,00 €.
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