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Poches
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Depuis Saison sèche, les éditions Albin Michel publient, au fur et à mesure de leur parution, les "enquêtes de l’inspecteur Banks", tandis que Le Livre de Poche, outre les reprises des éditions grand format, propose depuis 2003 les traductions inédites des romans antérieurs à cette dixième enquête - mais dans un joyeux désordre comme nous l’avons déjà maintes fois remarqué. La liste figurant en fin d’article vous permettra de vous y retrouver. Ce chaos, imputable, on s’en doute, aux multiples contraintes matérielles et juridiques inhérentes à tout projet éditorial concernant les textes étrangers - achat des droits, délais de traduction... etc. - n’empêche certes pas de jouir du plaisir que procurera chaque livre, eu égard à cette loi tacite selon laquelle les romans d’une série policière se peuvent, en général, lire indépendamment les uns des autres et dans n’importe quel ordre sans grand dommage.

Il n’en reste pas moins qu’un auteur décidant d’inscrire ses livres dans un ensemble dont il crée la chronologie, l’architecture et la logique interne prête à ses personnages récurrents une évolution qu’il est impossible de percevoir lorsque la lecture ne suit pas l’ordre de parution. Bouleverser celui-ci ne revient-il pas à trahir l’intention de l’écrivain ?
Aussi recommandera-t-on chaudement aux amateurs de lire les romans dans l’ordre - pour autant que les éditeurs le permettent ! La tâche est d’autant moins délicate aujourd’hui qu’il ne manque plus au tableau français que les sixième et septième enquêtes, lesquelles devraient être bientôt disponibles si le rythme de parution demeure inchangé : voici qu’à trois mois d’intervalle, Le Livre de Poche publie deux inédits, puisés aux sources de la série.
Chronologiquement séparés par La Vallée des ténèbres, Matricule 119 et Noir comme neige semblent pourtant former une sorte de dyptique, ou plutôt le revers et l’avers d’une même médaille - du moins leur lecture consécutive donne-t-elle cette impression. Si l’on trouve dans l’un et l’autre ces traits que l’on peut considérer comme les principales "marques identitaires" de la série - longues conversations entre les enquêteurs, les témoins, les suspects potentiels, d’où émergent peu à peu des bribes d’informations ; pauses narratives souvent assez longues elles aussi, au cours desquelles le narrateur anonyme immerge le lecteur dans les méditations intimes de tel ou tel protagoniste... et les innombrables libations, entre pintes de toutes nuances chromatiques ou gustatives et verres de scotch plus ou moins tassé - et que les deux enquêtes retracées soient menées de façon linéaire, le long d’un récit au cours univoque, ces deux romans présentent quelques aspects antithétiques.

Matricule 1139 se regardera essentiellement comme un "roman de personnages", où les portraits sont, plus qu’ailleurs, dressés avec soin et les psychologies, tant individuelles que collectives, explorées minutieusement. Quant à l’affaire proprement dite, elle traîne ; tout ce qui relève des investigations, des recherches d’indices, des révélations... paraît se noyer dans une sorte de lenteur indéfinie - pour tout dire, l’on s’ennuie un peu : les supputations de l’inspecteur Banks, ses doutes, les incohérences qu’il croit repérer sont développés, ressassés jusqu’à la redite. Mais en contrepartie, les subtilités relationnelles entre les personnages, les infimes catalyseurs qui déterminent tel ou tel geste, telle ou telle réaction sont adroitement intégrés à la narration. Ainsi le réseau serré de sentiments profonds et contradictoires qui unit les membres de la petite communauté de marginaux autour de qui est centrée l’intrigue sont-ils décrits avec une extrême finesse.
Peter Robinson, en mettant le superintendant Gristhorpe sur la touche et en envoyant la petite famille d’Alan Banks auprès d’un parent malade, a très habilement manœuvré pour, d’une part, mettre en scène sa version du traditionnel couple de flics aux caractères opposées mais contraints de bosser en binôme - ici Alan Banks et un superintendant venu de Londres, "Dirty Dick" Burgess - et, d’autre part, laisser à Banks prendre la mesure de l’attraction qu’il éprouve pour le Dr Jenny Fuller...

Noir comme neige, en revanche, a un tour policier peut-être plus accentué. L’intrigue repose sur deux affaires : un meurtre et une série d’actes de vandalisme. Deux affaires liées qui, au départ, paraissent distinctes - une structure bifide que l’on retrouvera souvent dans la série. Si l’exploration des sentiments est toujours au premier plan - au gré des rencontres et des longs entretiens, l’on plonge sans cesse plus avant dans les nuances infiniment complexes des passions amoureuses, des relations de couple, des figures polymorphes de l’attraction sexuelle... - les éléments nouveaux qui permettent à l’enquête de progresser surgissent tout au long du récit. À aucun moment les recherches ne stagnent ; même au plus fort des incertitudes un petit détail - là un regard, ailleurs un geste traduisant une tension suspecte... - vient alimenter les reflexions des enquêteurs pour les orienter dans une direction inattendue. Les alibis sont vérifiés à plusieurs reprises ainsi que les indications horaires ; les suspects et les témoins intérrogés encore et encore - avec à chaque fois un revirement, un mensonge avoué... De fait la surprise n’est jamais absente.

Si Banks était coupé de sa famille dans Matricule 1139, elle est ici bien présente : l’on apprend l’âge de ses deux enfants, Tracy et Brian, leurs passions respectives - l’Histoire pour Tracy, le rock pour Brian - et l’on voit Sandra prendre en charge la toute nouvelle galerie d’art ouverte par le Centre culturel. Elle est même impliquée dans l’enquête : elle connaît les membres de la troupe de théâtre dont les costumes ont été vandalisés et son mari lui demande son avis à propos d’une photographie figurant parmi les indices. Famille encore - peut-être est-ce un effet du "syndrome Noël" ? - mais côté "boutique" cette fois quand sont évoqués le mariage et la mutation du sergent Hatchley, la montée en grade de Susan Gay... 

Différences et similitudes et, par-dessus tout, cohésion et continuité : voilà ce qui doit unir les romans d’une bonne série. Celle dont Peter Robinson est l’architecte en est une. Mais voyons de plus près de quoi il retourne dans chacun de ces deux romans...



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Isabelle Roche, le 12 mars 2008 - article3227.html

 Peter Robinson, Matricule 1139 (traduit de l’anglais par Henri Yvinec), Le Livre de Poche (inédit), octobre 2007, 476 p. - 6,95 €,
 Peter Robinson, Noir comme neige (traduit de l’anglais par Jean Esch), Le Livre de Poche (inédit), février 2008, 480 p. - 6,95 €.
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