En 1968, à Prague, les chars russes viennent mater la contestation. Peter, jeune étudiant en musicologie, a tenté de fuir en Autriche avec deux de ses amis. Il est pris, et le capitaine Poborsky parvient, sans trop de mal, à faire de Peter son informateur.
Avril 1975. Au cœur de la Capitale, la Brigade criminelle a reçu une invitation pour participer à une conférence organisée à Istanbul par Interpol sur le thème : "Crime et coopération". C’est Libarid Terzian qu’Emil Brod désigne pour représenter la Milice du Peuple. Mais Libarid n’arrivera jamais à Istanbul : l’avion, détourné par des terroristes arméniens, explose en vol. Le lien entre les deux périodes : un soldat nommé Stanislav Klym et un poignard dont le fourreau est orné d’un faucon aux ailes repliées. Un lien qui sera à l’origine d’une machiavélique machination d’État de grande envergure qui, pour son malheur, n’aura pas su tenir compte des grains de sable que l’imprévisibilité humaine lâche toujours dans les rouages les mieux huilés.
Depuis 1948 les choses ont bien changé à la Brigade criminelle : de l’équipe présentée dans Cher camarade ne restent plus qu’Emil Brod, et Brano Sev, l’œil du Ministère de la Sécurité d’État chargé de surveiller l’activité des miliciens du Peuple. La jeune garde est là : Katja, Imre, et Gavra - le capitaine Gavra Noukas, disciple de Brano.
Nous ne sommes plus que deux, à présent explique Brano à Gavra. Deux anciens. (...) Stefan a été tué dans les années cinquante, et au même moment, Ferenc - Fernc Kolyeszar, tu as entendu parler de son samizdat, La Confession - a été envoyé en exil interne dans un camp de travail. Et maintenant Libarid.
Pas davantage que dans les romans précédents Olen Steinhauer ne borne son récit à l’intrigue policière proprement dite. Mais au lieu de mettre en relief l’intériorité des personnages par une structure polyphonique classique, qui donnerait alternativement la parole à plusieurs protagonistes, il a choisi de varier les focalisations internes tout en conservant, à deux exceptions près, la posture du narrateur anonyme. Les tourments, les interrogations de chacun surgissent avec d’autant plus d’acuité que sont évités les fastidieux développements psychologisants ; l’écriture demeure simple et directe, habilement allusive et chargée de sens comme peut l’être un clin d’œil entendu lancé par un "recruteur" russe à son futur informateur. Ainsi apprend-on comment Gavra vit l’enquête en cours :
Dans le monde extérieur, le monde ne relevant pas du Ministère, le pourquoi de ces meurtres aurait été important. (...) Dans le monde ordinaire, on aurait arrêté Ludvik Màs et on l’aurait jeté en prison. (...) On n’était pas dans le monde ordinaire, cependant. Mais dans un univers beaucoup plus insaisissable, beaucoup plus menaçant.
À la multiplicité des points de vue déployés l’auteur ajoute un subtil feuilletage chronologique qui ne se limite pas à des plongées alternatives en deux époques distinctes - 1968 et 1975. Le "présent" du récit, dont l’événement fondateur est le détournement d’avion, se décompose lui-même en plusieurs moments narratifs, décalés les uns par rapport aux autres, en fonction de la focalisation adoptée - le "temps" de Gavra n’est pas celui de Katja alors que, coéquipiers, ils œuvrent dans la même sphère ; le "temps" de Libarid n’est pas davantage celui de Zrinka alors qu’ils partagent un vécu simultané. Pour affiner encore la finesse des ciselures de cette polyphonie bien particulière, seuls deux personnages, Katja et Zrinka, s’expriment à la première personne. Et au présent : leur état d’esprit, leurs projets, les actes qu’elles commettent sont inscrits dans l’immédiateté, dans l’éphémérité fulgurante de l’instant - dépourvus de durée, les actes et gestes cruciaux sont comme brûlés aussitôt accomplis. Du moins est-ce cette incandescence que l’écriture laisse percevoir ; une incandescence qui troue la narration, en accélère le rythme et accroît sa force d’attraction...
À la fin l’histoire se conclut. Certes. Mais est-il juste de parler de "dénouement" ? Jusqu’aux ultimes moments du récit, de nouveaux éléments sont révélés qui densifient l’intrigue et enrichissent les personnages ; si des explications sont bien apportées à certains faits énigmatiques, elles les rendent plus retors qu’ils ne paraissaient l’être, et les protagonistes, de leur côté, gagnent en épaisseur psychologique.
Le titre français, aux consonances échiquéennes - une "variante" étant une suite de coups réalisable, parmi d’autres, pour atteindre un objectif (source : TLF en ligne) - reçoit, dans les dernières pages, une superbe justification. Le choix d’un tel titre est, à l’instar du roman... un coup de maître.
Avec ce quatrième volet, Olen Steinhauer continue de montrer combien il excelle non seulement à composer une intrigue complexe et riche, mais aussi à orchestrer une large fresque romanesque. De plus, il se glisse dans la peau de ses personnages avec la même justesse, qu’il adopte la posture d’une troisième personne distanciée et s’en tienne aux lisières imposées par la focalisation interne, ou bien qu’il aille jusqu’à l’emploi intimiste du "je".
L’originalité du concept de la série initiée avec Cher camarade, doublée d’une impeccable continuité d’un roman à l’autre - perceptible notamment à travers d’infimes détails touchant les personnages récurrents, par exemple l’inspecteur Leonek Terzian a pour véritable prénom Libarid ; on l’apprend subrepticement dans Niet camarade (une brève réplique au cours d’une conversation entre Ferenc Kolyeszar et sa femme Magda) et c’est ainsi nommé qu’il apparaît dans La Variante Istanbul - est relevée, en outre, par la diversité formelle : l’auteur a chaque fois opté pour un type de narration différent, toujours maîtrisé à la perfection.
À quoi ressemblera donc le prochain roman - qui devrait être le dernier du cycle... ?
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