
|
 |
|
À Bruxelles, jusqu’au 30 mars 2008, les Musées royaux des Beaux-Arts présentent une rétrospective Alechinsky. Ce livre en est le catalogue. Le rapporteur. Le complément. Articulé autour de deux grandes parties. Il aborde en premier lieu la vie et l’œuvre d’Alechinsky. C’est l’Egochrono à petite vitesse. Une manière de nous dire qu’il est né à Bruxelles le 19 octobre 1927. Qu’il est un gaucher contrarié. Qu’il vendit en 1957 sa première toile importante au Solomon R. Guggenheim Museum de New York... etc. Des anecdotes. Des détails sur ses livres de bibliophilie réalisés avec ses amis poètes. Ses voyages. Ses récompenses. Sa vie, quoi... Puis un long essai de Michel Draguet. Quatre mouvements pour nous expliquer la magie de cette peinture. Et beaucoup de photographies. Des œuvres et photos personnelles de l’artiste. Enfin, une liste des œuvres exposées, une bibliographie et la liste détaillée de toutes les expositions (débutées en 1947).
L’on reconnaît un Alechinsky au premier regard. Surtout à cause, ou plutôt grâce, aux "remarques marginales" qui font penser à de la bande dessinée. Elles ouvrent l’espace au visuel en cassant la fixité de l’image. Le tableau n’est donc pas unique en soi. Il impose un dialogue ténu. Entre l’évidence d’un lieu unique à laquelle répondent les infinies perspectives que tout fragment décompose en de nouveaux récits. Déployée en prédelle ou se dressant en encadrement, les "remarques" répondent au surgissement de l’image centrale. Elles puisent leur source dans l’évidence multiple du détail érigé à la manière de l’envoi du récit. Pour fouiller l’idée centrale. Ou alors pour entrer en dissonance avec elle. Mais ce clin d’œil à la BD rappelle aussi la calligraphie nippone. Comme un dialogue qu’Alechinsky aurait voulu imprimer entre deux techniques. Deux mondes qui ne se parlaient pas, avant.
L’on peut facilement penser que, si la calligraphie impose à la peinture la référence d’un sens en perpétuel devenir, elle ouvre aussi une brèche dans cette fonctionnalité originelle de l’écriture. Elle induit quelque chose de supplémentaire. Et cela touche à la qualité du geste qui ancre le signe sur le papier. Plastique, elle reste tributaire de codes qui préexistent à l’instant où l’encre entre en contact avec le papier. Écriture, elle reste tributaire d’une lisibilité qui en dicte la fonction. Celle que Magritte mettait en déroute avec sa Trahison des images où le "Ceci n’est pas une pipe" renvoyait un écho insolent à "Ceci est la couleur de mes rêves" de Miró. Chez Alechinsky, le ceci n’a pas de valeur de démonstration. Hors de tout discours, il relève d’une évidence qui part des profondeurs du papier pour s’imprimer à la surface. Un mouvement progressif étranger à toute volonté démonstrative.
L’image vit dans l’instant et ne souffre aucune rupture. Au surgissement de la forme depuis les profondeurs de la matière répond une ouverture de la ligne qui consacre le dessin en quête. Celle-ci conserve sa part d’incertitude. Qui est renforcée par l’objet détail, ce théâtre des possibles confronté à la manière d’organiser la perception et d’en saisir la sensation.
 L’œuvre d’Alechinsky témoigne aujourd’hui d’une maîtrise absolue. Pourtant elle n’autorise ni la sérénité ni l’accalmie. Le doute reste permanent. Comme le désir. Un même flamboiement couve sous chaque couleur. Et sous chaque trait. Une même volonté qui, sous couvert de facilité, laisse graviter la main. Avec le temps, la recherche croise de plus en plus de fantômes avec lesquels les dialogues noués raniment perpétuellement un passé proche. Alchimie que cette peinture. Poésie. Rêves et turbulences. Couleurs et lumière. Éclats et soubresauts. Unique, intemporelle, cette œuvre extraordinaire a désormais un écrin. Un livre. Et chaque fois qu’on l’ouvrira, on se souviendra. Il faut retenir d’Alechinsky cette manière de montrer la vie qui remue à fleur de toile. Cet embrasement des sens au-delà de tout équilibre arrêté.
Il y a 3970 signes dans cet article. |
| Michel Draguet, Alechinsky de A à Y, Catalogue "raisonnable" d’une rétrospective, 223 x 290, Gallimard, novembre 2007, 293 p. - 39,00 €. |
| ©2004 LELITTERAIRE.COM. Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction. |
|
Envoyer l'article à un ami
Imprimer cet article
Version PDF
|
|
|
|
| Les articles les plus consultés |
|