Impressions théâtrales
D’après Luigi Pirandello, précise l’affiche : un "d’après" où gît toute la liberté que se sont octroyée metteur en scène et comédiens par rapport au texte d’origine - un écart qui va sans doute au-delà de celui qu’engendre nécessairement toute interprétation d’une œuvre dramatique mais dont je ne saurai apprécier la mesure puisque je ne connais pas le texte pirandellien. Pire : de Pirandello je n’ai encore rien lu ni vu représenté - je me suis donc rendue à ce spectacle l’esprit vierge de tout savoir autre que celui puisé dans le programme, attirée au Nouveau Théâtre de Montreuil par le descriptif de la pièce et de l’animation annexe imaginée à son entour : le "parcours pirandellien".
Une heure et demie avant l’heure prévue pour la représentation, la troupe des curieux qui, comme moi, avaient choisi de suivre ce "parcours" était rassemblée dans le hall d’accueil. Je compris que la première étape nous attentendait là même où nous nous trouvions quand une jeune femme en tenue de soirée 1930 descendit l’escalier en donnant son point de vue sur l’activité de comédienne, et le rapport au réel que cela induit, un homme lui aussi en tenue de soirée lui donnant la réplique. Puis nous fûmes canalisés - avec quelque difficulté car nous étions fort nombreux et les couloirs à traverser exigus - vers le dessous de la scène, en passant par le foyer des artistes, où des gens en costume de scène échangeaient des propos assez vifs. Les voix continuaient de se frotter les unes aux autres tandis que nous progressions dans les couloirs jusque vers une pièce plongée dans l’obscurité - à peine distinguions-nous des piliers très serrés - d’où s’entendait une conversation à propos d’une lanterne. Petite forme jouée, ou bien accessoiristes réellement à la recherche d’une lanterne perdue ? Comme nous-mêmes n’y voyions goutte... D’ailleurs, nos guides nous invitèrent à ne pas trop nous avancer : nous risquions de nous cogner ou de nous entraver...
Retour dans les couloirs, où s’alignent des portes closes ; derrière l’une d’elles filtrait un rugissement féroce... Mais nulle bête en vue. Le périple continua à l’intérieur du théâtre ; nous étions si occupés à guetter la scène, le tableau mis en place exprès pour nous que se repérer dans l’espace était quasi impossible - disons plutôt que nous ne prenions pas garde aux lieux traversés pas plus qu’à ceux où nous nous arrêtions, l’attention monopolisée par ce qui s’y déroulait. Et nous étions parfois un peu pressés par nos accompagnateurs... Je me souviens de photos et de textes pirandelliens affichés - mais où ? En quel endroit du théâtre ? - d’un groupe en train de se livrer à des exercices corporels - déplacements, postures à tenir, respiration à rythmer -, d’une forme immobile, assise dans un recoin, drapée de vêtements qui masquaient silhouette et visage - mannequin ou comédien ? - d’un ascenseur dans lequel il fallut nous tasser...
Je me souviens de scènes plus marquantes... Deux jambes charnues et deux bras s’agitant au détour d’un escalier tandis qu’une voix féminine déclame - étrange sculpture abstraite, démembrée, qui aurait pris vie. Un couple qui se dispute et, en contre-plongée, une petite pièce vitrée montrant une comédienne - le miroir ceint d’ampoules le suggère - que l’on maquille. Tout d’un coup vient un moment de colère qui la jette hors de sa loge : Mais enfin ! Taisez-vous donc un peu ! Si vous continuez on va me faire la bouche de travers !
Une charmante jeune fille distribuant des tracts pour réclamer la libération d’une tigresse enfermée dans les locaux de la Kosmograph. Ah, oui... les rugissements entendus peu avant...
Ce déroutant parcours s’acheva en apothéose non loin du bar, sur un superbe duo de comédiennes entonnant le fameux air de Carmen, accompagnées au piano... Il y avait dans cette scène un charme magique et décalé : les parois rouges et l’architecture géométrique du lieu faisaient à ces jeunes femmes vêtues de noir à la mode des Années folles un curieux écrin, dont l’étrangeté s’accroissait dès lors qu’on se risquait, en même temps qu’on les écoutait et les regardait, à contempler, à travers les vastes baies vitrées rectangulaires taillées dans les murs, le théâtre silencieux du monde réel - circulation automobile, bus, piétons hâtant le pas sous des rafales de vent mouillées de pluie... Film sans bruit se déroulant au loin, comme dans une autre dimension - le rapport entre théâtre et réalité s’inversait. Quel meilleur préambule que ce parcours - dont on pourrait dire qu’il est à l’art dramatique ce que les installations sont aux arts plastiques - aurait-on pu imaginer à Ce soir on improvise, chantier live de la fabrique théâtrale où acteurs et personnages, metteur en scène, auteur et même spectateurs se divisent. (Gilberte Tsaï) ?
Ignare, donc, en matière d’art pirandellien, je me ferai Candide - un rôle ma foi un peu différent de celui qu’implique toute prise de plume mais qui, après tout, ne messied pas au genre de spectacle auquel j’ai assisté...
Un metteur en scène, M. Parlier, travaille au montage d’une pièce ; il semble avoir quelque difficulté avec ses comédiens, qui essaient de s’entendre et de cerner convenablement les personnages qu’ils sont censés incarner. Une pièce ayant pour argument... une pièce en train de se monter : d’emblée les plans dramatiques sont dédoublés. La complexité ne s’arrête pas là : M. Parlier doit aussi tenir compte des réactions du public - on réalise, mais pas immédiatement, que des comédiens sont dispersés dans l’assistance pour jouer ce "public" - et des remarques de l’auteur en personne, qui s’invite ici et là, tantôt apparition muette et immobile, tantôt intervenant à haute voix - un Pirandello élégant, distingué, incarné mais spectral : sa voix est caverneuse, modulée par un invisible artifice technique. Un procédé subtil pour rendre charnel un ectoplasme - ou fantômiser un être de chair...
Au fur et à mesure que le spectacle avance la "pièce dans la pièce" occupe de plus en plus d’espace narratif ; les personnages prennent le pas sur les comédiens, et l’insertion de séquences chantées reprenant les grands airs du Trouvère, de Verdi, créent un effet supplémentaire d’emboîtement.
À cette stratification subtile de l’argument répond une utilisation tous azimuts de l’espace : l’histoire se raconte sur la scène et en dehors - loges, salle... Au point qu’il est parfois difficile de suivre quand les événements sont multipliés de façon à attitrer l’attention en plusieurs points simultanément. Une confusion qui prolonge habilement le brouillage entretenu entre fiction, théâtralité, vie quotidienne, acteurs, personnages, spectateurs... et auteur. Voit-on des comédiens incarnant des comédiens tâchant tant bien que mal d’entrer dans leurs rôles, ou bien des comédiens en train de répéter, sous nos yeux, le spectacle qu’ils devraient normalement jouer ? Et Clément Victor ? Parle-t-il de théâtre en tant que M. Parlier, le metteur en scène - un rôle ! - ou bien s’adresse-t-il à nous, spectateurs, avant de rentrer dans son rôle de metteur en scène ? Le jeu des comédiens est si convaincant que l’on est de bout en bout maintenu dans l’incertitude, ne sachant trop, dans ce que l’on reçoit, voit et entend, ce qui relève du spectacle, de la "pièce dans la pièce", ou d’une adresse directe... Mais à la fin les ambiguïtés cessent lorsque l’ensemble de la troupe vient saluer : on découvre même les vrais faux spectateurs mêlés au public...
À souligner, avant de conclure, un des moments les plus impressionnants de la représentation, quand M. Parlier entreprend d’expliquer comment on crée un décor - en l’occurrence un terrain d’aviation plongé dans la nuit. Les rideaux sont tirés qui limitaient l’espace de jeu à une mince frange de l’avant-scène. Se dévoile alors une scène immense et profonde, au plafond garni d’un réseau serré de tringles et de rails supportant de nombreux projecteurs. Des accessoiristes vont et viennent : ils disposent des hangars miniatures, autant d’avions de même taille, projettent de la vapeur artificielle pour simuler la brume, des parois mobiles semi-opaques sont installées sur lesquelles de minuscules lumières s’allument les unes après les autres... Le firmament piqueté d’étoiles est là ; la nuit est close... et la magie bien présente.
Je ne sais pas si j’ai véritablement approché l’art de Pirandello ; je ne sais pas non plus dans quelle mesure j’ai saisi dans sa profondeur l’enjeu dramatique de ce spectacle osmotique où se mêlent les statuts des personnes comme les limites spatiales - des pans entiers, images et répliques, se sont dissous dans la consumation du temps passant, se soustrayant ainsi à toute analyse posée et rétrospective. Mais je garde le souvenir d’un émerveillement, de puissantes émotions visuelles et auditives - le souvenir d’un exceptionnel moment de théâtre total, offert par des comédiens au jeu époustouflant de justesse et de spontanéité mis en valeur par une scénographie inventive et par un travail d’éclairage remarquablement élaboré.
À en juger par le rythme, le parfait enchaînement des situations malgré la complexité de la mise en scène, rien n’a été laissé au hasard, et l’improvisation n’est qu’un effet de titre - un jeu de trompe-l’œil de plus : minuter et calculer au plus précis pour avoir l’air d’improviser et de s’abandonner à l’adventice... Une impeccable réussite qu’il convient de saluer chapeau bas !
Ce soir on improvise
D’après Luigi Pirandello (traduit par Ginette Herry)
Mise en scène :
Gilberte Tsaï, assistée d’Agnès Bourgeois et de Gurshad Shaheman
Avec :
Christiane Cohendy, Sylvie Debrun, Roland Depauw, Gérard Hardy, Laurent Manzoni, Jacques Mazeran, Juliette Navis Bardin, Sophie Neveu, Anne Sée, Gurshad Shaheman, Maxime Tortelier, Aurélie Toucas, Clément Victor
Décor :
Laurent Perduzzi
Costumes :
Cidalia Da Costa
Musique :
Olivier Dejours
Son :
Bernard Valléry
Lumières :
Hervé Audibert
Durée du spectacle :
environ 2h15
NB - Le texte de la pièce, traduit par Ginette Herry, est disponible aux éditions Circé, février 1999, 184 p. - 10,37 €.
Pour plus d’informations sur le nouveau centre dramatique national de Montreuil, visitez son site par ici.
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