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Noces préparatoires...

Émanant de directeurs de salles, d’élus locaux ou des compagnies elles-mêmes, les initiatives sont nombreuses qui permettent aux amateurs de théâtre d’approcher de près la "chose théâtrale" et de cesser, du même coup, de n’être qu’un élément parmi d’autres au sein d’une masse passive et indistincte appelée "public". L’on peut bien sûr être membre d’un atelier, d’une troupe non professionnelle - l’on vit alors le théâtre "de l’intérieur". Mais l’on peut aussi se contenter de fréquenter quelques-uns des innombrables festivals organisés de part et d’autre de l’Hexagone et en profiter pour dialoguer avec les artistes. Ou tout simplement être abonné à l’un de ces théâtres qui, tel celui de la Colline, engagent des actions pédagogiques tous azimuts et proposent à chaque saison des séries d’événements en rapport avec leur programmation, visant à l’expliciter et à en élargir la portée. 

Il existe une autre voie, plus rare, à mi-chemin entre une pratique personnelle active du théâtre et une approche plus distanciée du travail de l’acteur à travers documentaires, livres ou conférences : assister à la répétition d’un spectacle. Une telle opportunité n’est sans doute pas offerte souvent aux spectateurs : l’on sait ce que répéter une pièce exige de concentration et d’investissement ; ce travail intense ne souffre aucune interférence - ce que peut très vite provoquer la présence de personnes extérieures à la troupe. Mais c’est aussi le meilleur moyen, pédagogiquement parlant, de faire comprendre ce qu’être acteur, ou metteur en scène, implique et signifie. On ne s’étonnera donc pas que Farid Paya et sa compagnie, qui œuvrent si ardemment pour amener le théâtre vers les gens (il suffit de consulter le site du Théâtre du Lierre ou sa brochure d’information pour découvrir la liste des activités mises en place, depuis les stages hyperspécialisés destinés aux professionnels jusqu’aux ateliers ponctuels et ludiques proposés à tous les publics), invitent les spectateurs à certaines de leurs séances de répétition.

Ces répétitions publiques ne sont pas des mascarades touristiques instituées pour le bon plaisir d’une petite galerie de curieux ; ce sont d’authentiques séances de travail, telles qu’elles auraient eu lieu, de toute façon, avec ou sans visiteurs - il importe de le souligner. Ce sont de réels moments de préparation, de recherche auxquels on est convié ; on prend un train en cours de route - c’est une immersion in medias res : pas de préambule situant les scènes qui vont être abordées, pas de résumé retraçant ce qui a déjà été accompli. Le contact avec le travail théâtral est on ne peut plus direct - vrai en tout point.
La Compagnie du Lierre monte actuellement Noces de sang, de Federico Garcia-Lorca - la première est prévue pour le 12 mars. À cette occasion, plusieurs séances de répétitions sont ouvertes au public, à différents moments de la journée, d’une durée variant entre 45 mn et 1h30, selon ce qui est travaillé*. J’ai eu le plaisir d’être présente à l’une d’entre elles, le mercredi 9 janvier...

Dans la vastitude d’une salle au sol souple, loin encore des contraintes spatiales de la scène et du décor, pieds nus et portant des tenues confortables - pantalons amples, T-shirts, polos ou débardeurs à bretelles évoquant les vêtements qu’adoptent les danseurs lors de leurs échauffements et de leurs exercices quotidiens - les acteurs travaillent à mouvoir leur corps en suivant les indications du metteur en scène, lancées posément d’une voix toujours douce même lorsqu’il s’enthousiasme pour une trouvaille impromptue, jaillie sans préméditation d’un geste on d’une intonation. Des indications physiques, non pas "de jeu" à proprement parler :
- Ne joue pas une vieille femme, conseille-t-il à l’actrice qui, manifestement, incarnera La Mère. Mais écoute ce que te dicte ton corps, ce que te raconte l’organique à propos d’une "vieille femme"...

Immobile, le regard un peu lointain, l’actrice hoche lentement la tête - on la sent se pénétrer des mots qui viennent de lui être adressés. Puis elle se met en marche ; le pas traîne, le corps se tasse. Elle ne joue pas, en effet : elle est une vieille femme - ou plutôt elle est devenue un corps lourd, épuisé, une somme d’articulations douloureuses et empêchées. Elle est, tout entière, une démarche difficultueuse et lasse. C’est une transfiguration totale. La voix et la diction sont cherchées en adéquation avec ce corps usé, affaissé au sol pour ce qui concerne la scène travaillée cet après-midi-là. Et quand le texte vient - des tripes, charnel et puissamment énoncé en un roulis rauque - l’harmonie est presque parfaite, à deux ou trois ajustements près qui sont affinés en cours de répétition. "Il n’y a pas le feu", rassure souvent Farid Paya : trouver le ton et l’attitude justes demande du temps ; un temps qu’il faut savoir prendre tout en le mesurant en fonction de l’échéance de la première représentation. Un temps qu’il faut jauger au plus précis car, une fois cette première approche éprouvée comme achevée, il faudra endosser les costumes, apprivoiser le décor et l’espace scénique, apprendre à écouter la musique qui doit encore s’installer...

C’est un privilège que d’être là ; cela exige que l’on s’efface, que l’on soit transparent et silencieux absolument afin de ne pas gêner le travail en cours - mais l’on reçoit beaucoup : il émane de ces acteurs en pleine recherche corporelle une énergie étonnante que l’on ressent au plus profond de soi. La plus puissante traversée émotionnelle s’est produite - du moins pour moi - lorsque les deux acteurs incarnant Léonard et La Fiancée ont dû reprendre ce qu’ils avaient commencé à élaborer pour le premier tableau du troisième acte : un ballet d’une extrême violence de tirés-poussés, exprimant les tensions paroxystiques et les contradictions du sentiment amoureux... Le texte n’était pour rien dans la propagation de cette onde de choc, tout venait du corps des acteurs. Alors il m’a semblé comprendre, dans ma chair et non plus seulement intellectuellement - mieux que jamais, donc - tout ce que Farid Paya avait pu dire de sa conception du travail théâtral lorsque je l’avais rencontré.

Sans pratiquer soi-même ce travail, sans bouger de son banc et sans prononcer un seul mot, on en saisit les rouages à la fois mentalement et dans son propre corps. C’est une expérience hors du commun ; il faut être profondément reconnaissant aux acteurs et au metteur en scène d’accepter ainsi d’exposer la nudité de leur travail préparatoire, de dévoiler leurs hésitations, leurs tâtonnements, les frictions éventuelles qui peuvent survenir. C’est une immense marque de confiance dans les spectateurs, un témoignage d’estime envers eux qui mérite le plus grand respect.


*P
our assister aux prochaines répétitions publiques de Noces de sang proposées par La Compagnie du Lierre, contacter Laure Samuel (com.lierre@free.fr) ou par téléphone au 01 45 86 55 48.



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Isabelle Roche, le 12 janvier 2008 - article3190.html
Federico Garcia-Lorca, Noces de sang par la Compagnie du Lierre, dans une mise en scène de Farid Paya.
Du 12 mars au 27 avril au Théâtre du Lierre - 22, rue du Chevaleret - 75013 PARIS
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