http://www.lelitteraire.com
l'Actu des livres
 Contacter
 Isabelle Roche
Ses derniers articles :
L’Iguifou - Nouvelles rwandaises
Frémissements théâtraux à Sarlat
Petit manège à Ottignies
Le nouveau site FMR-Marilena Ferrari
La saison 2009-2010 à la Colline
Du changement dans la continuité à la Colline
Deux coups de cœur...
FMR bouge...
Bientôt au Théâtre du Lierre...
Sa Majesté des Mouches (Ned Grujic pour la m. en scène)
Dé-blogage...
La Revue Blanche FMR numéro 4
L’Œil d’Apollon
L’Enigme des Blancs-Manteaux
L’Homme au ventre de plomb
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée
La Revue Blanche FMR n° 3
Entrevue au grenier... (IV)
Les Morts concentriques
La fascination Fu Manchu
  
4694 articles en ligne


Chapeau bas
afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article

De la béatitude plantigrade

Ça commence dans une espèce de grisaille morne et pâle, en une petite ville sans nom mais bel et bien bretonne, en un lieu neutre où les haltes ne durent pas : un quai de gare. Il a juste un sac, et les mains poisseuses. La chambre d’hôtel qu’il loue est elle aussi empreinte de cette médiocrité triste qui semble plus accusée parce que la mer est loin - rien de pittoresque. Petites touches descriptives, brèves répliques échangées avec la réceptionniste puis avec le patron du café-restaurant - trois quatre mots pas plus. Lui, c’est Gabriel. Gabriel, c’est tout ; on n’en saura pas plus. Un prénom archangélique, une arrivée ex nihilo, mais pas un geste ni un mot plus haut que l’autre, pas de charisme particulier non plus. Cependant, une empathie d’emblée s’installe entre ce nouvel arrivant et ceux qu’il rencontre - José le restaurateur qui dès le premier contact lui fait part de l’hospitalisation de sa femme Marie, le couple de dîneurs ravagés, Rita et Marco, qui lui racontent leurs petites histoires parce qu’il leur a tendu un sachet de cacahuètes, Madeleine la réceptionniste qui en pince pour lui... Non, Gabriel ne fait rien pour ça. Mais il propose de cuisiner de petits plats pour réconforter José ; il invite Madeleine au restaurant, il achète à Marco le saxo que celui-ci tâche de vendre juste pour l’arranger. Et il gagne à un stand de tir un panda géant. Récupéré par José, installé en majesté sur le comptoir, il imposera dans le texte, comme des pas japonais, la marque récurrente de son immuable sourire qui n’est lié à aucune joie véritable, et de ses bras grands ouverts qui jamais ne se refermeront sur l’étreinte annoncée.

Le récit progresse doucement, en pointillés - l’on passe d’une séquence à l’autre avec, entre chaque, comme des "blancs" - puis se referme en boucle, sur le quai de gare du début. Ce pourrait n’être qu’une banale juxtaposition d’instants de vie, un temps illuminés par la générosité d’un inconnu. Mais des incises en italiques mettent vite la puce à l’oreille : il y a une strate souterraine à la narration, un "avant-récit" signifiant. On n’en connaîtra le poids véritable qu’à la fin - encore le lecteur aura-t-il une bonne part de reconstruction à opérér : le sous-entendu règne de bout en bout. La noirceur aussi, mais atténuée, comme rognée à la pierre à user...

Le style est en harmonie avec cette noirceur morne, apathique : les phrases ne sont presque jamais exclamatives ; elles ont un rythme étale, qu’aplanissent encore leur simplicité syntaxique autant que lexicale et leur brièveté ; elles ont quelque chose d’assourdi - des phrases aquoibonistes, qui ont l’air d’aller les bras ballants le long des pages, traînant dans leurs mots une sorte de blues indéterminé mais dense comme la bruine qui englue l’environnement autant que les vies des protagonistes, ramassés là comme de pauvres choses sans destinée, échouées, larguées par tous les bonheurs simples du quotidien. Des phrases qui disent la poix des jours tristes, mal nés mal finis. Des phrases aussi imperturbables que la béatitude en peluche du panda géant mais qui, elles, ont en leur fond, comme une lie impalpable, un peu de cette désolation dont se lestent les journées que l’absolu désespoir rend identiques les unes aux autres jusqu’à effacer tout indice nycthéméral. Il n’y avait plus de jour ni de nuit et le ciel du Sud reste bleu, toujours aussi bleu... un bleu à vous faire perdre la tête.

Du quai de gare à la petite rue, tout déprime, tout flanque le bourdon - C’est une petite rue, de celles dont on ne retient pas le nom, une rue qui ne fait que passer. Même les tropiques sont lamentables (je n’écrirai pas tristes...) - quelques souvenirs de vacances nostalgiques, gonflés d’un vague désir d’y retrouner "pour de bon", un album photo pathétique, une carte postale épinglée au-dessus d’une cuvette de WC. Ni les fards de Rita ni l’exquisité du foie de veau aux petits oignons ne sauvent la mise : la déliquescence est générale. Ce serait simplement déprimant s’il n’y avait ces merveilleuses saillies d’humour noir, de ces bijoux qui ont valu à l’auteur le Prix de l’Humour noir en 2006 - on se bornera à mentionner, dans ce roman, la description de la petite église où Gabriel fait une pose postprandiale, entre saints faméliques et enfant Jésus bien dodu pareil à un cochon de lait rose bonbon.

Au délicat rehaut de ces touches d’humour bien particulières dont Pascal Garnier relève son récit, ajoutons le clin d’œil confraternel, lancé par le truchement d’un cordonnier - quel personnage que celui-ci, véritable Sherlock Holmes de la chaussure qui vante ses lacets comme d’autres le fleuron de leur cave et dont la figure s’ajoute à la piquante galerie d’êtres fugaces mais inoubliables que Gabriel croise ici et là, qui tiennent leur place narrative le temps d’une brève conversation : François Dacis le paranoïaque aviaire, la vielle dame qui va confesser le meurtre de son propre chien, tous à chaque fois laissant dans le texte, telle la marée sur la grève lorsqu’elle se retire, des phrases que l’on emporte avec soi tandis qu’on poursuit sa lecture. Un cordonnier, donc, qui dans sa clientèle compte un dénommé... Marcus Malte - clin d’œil qui n’est pas pour surprendre ; il y a entre ces deux écrivains une sorte de cousinage stylistique, que je pressens sans être capable de préciser à quoi il tient, n’ayant de ces auteurs qu’une trop brève connaissance. Pourtant, je me risquerais à parier que cette référence à Marcus Malte est liée à certain jardin d’amour récemment paru, roman lui aussi troublant où la surface est trompeuse, et dont l’un des personnages principaux pourrait bien être un parent angélique de Gabriel - au moins par son nom. 

Comment va la douleur ? demandait Pascal Garnier dans son dernier roman. Plutôt bien, merci... répond-il ici ; elle s’est mangé un mur en roulant plein pot sur la route de Morlaix. Parce qu’il y a une île au bout, paraît-il.


À lire : une longue interview de Pascal Garnier sur le site d’Encres vagabondes, rubrique "Interviews".



Il y a 6075 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 3 janvier 2008 - article3175.html
Pascal Garnier, La Théorie du panda, Zulma, janvier 2008, 176 p. - 16,50 €.
©2004-2012 LELITTERAIRE.COM.
Tous droits de reproduction et de représentation réservés. Toutes les informations reproduites dans cette rubrique (texte, photos, logos) sont protégées par des droits de propriété intellectuelle détenus par lelitteraire.com. Par conséquent, aucune de ces informations ne peut être reproduite, modifiée, transmise, rediffusée, traduite, vendue, exploitée commercialement ou réutilisée de quelque manière que ce soit sans l'accord préalable écrit de La Rédaction.

Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)


afficher une version imprimable de cet article Imprimer cet article
générer une version PDF de cet article Version PDF



Entretiens sur l’art
Jacques Rancière à Marseille
De Lascaux à Prigogine ou un alphabet à Montparnasse
 
http://www.lelitteraire.com
Les articles les plus consultés
 Recherchehttp://www.lelitteraire.com

Romans | Nouvelles | On en parle | Pôle noir | SF | Essais/documents | Inclassables | Poésie | Poches | Chapeau bas ! |
On jette ! | DVD | Théâtre | Les érotiques | Événements | Entretiens | Dossiers | BD | Jeunesse | Manga |
Beaux livres | Arts croisés | Le littéraire TV |

Copyright © 2004-2012 lelitteraire.com - Tous droits réservés - 
Site optimisé 1024x768 - IE 5x et +, Firefox 3.0.3 et +, Safari 4.0 et +

Rédaction
Contacts
Mentions Légales