Du sang, de la volupté, de la mort (II)
À Arnaud Bordes qui eut l’idée de réunir les principaux textes de Laurent Schang, ceux parus dans feue la revue Cancer ou Tsimsoum l’éphémère et des inédits, sous une élégante couverture rouge et noire1.
Ce n’est pas un éternel jeune homme au corps de christ maigre qui conçut, réalisa ce second volume, mais un authentique jeune homme d’aujourd’hui au corps massif, à la tête ronde, qui l’inventa. Sans se prendre plus au sérieux que Barrès hier, Schang aujourd’hui offre à un Siècle parvenu au point le plus bas de l’énergie la grimace et la caresse d’une féerie noire et or.
Ici, nulle cigarière de Séville qui demain sera morte ni sourire du Greco dans les ruelles du ghetto tolédan, encore moins les deux femmes d’un bourgeois de Bruges, mais un jeune lieutenant ennuyé, P.8 enrayé, un Japonais entre deux âges mêlant kleos et suicide à la romaine, un correspondant de guerre italien assistant au grand pogrom de Jassy... Le nom de ce lieutenant ? Ernest Jünger. Celui du samouraï ? Mishima. Qui fut ce reporter ? Malaparte ?
Sous ces maîtres fameux, l’ironiste se range, y ajoute, trait du siècle, l’Uchronie, la politique-fiction pour imaginer la troisième conflagration mondiale dont son fils, pas encore né, héritera.
Belliciste Schang ? Pas plus que Barrès ?
Hier, le Kaiser Guillaume, aujourd’hui Sumer, Our, réveillées, tandis que la France chantonne "Sarko salaud, le peuple aura ta peau" ou encore "La plus belle, c’est Segolène". "La grève générale est déclarée en Orient Moyen." Sur les traces du jeune Malraux, fils de Barrès, leur arrière-petit-fils, Laurent l’Ironique, trompe la mort et surtout la médiocrité des jours en réécrivant l’Histoire. Tandis que nous, Européens, rêvons de Paix perpétuelle, les descendants des défaits de Poitiers remontent des fleuves qui ne sauraient être appelés Amour que par antiphrase. Schang s’amuse comme Barrès hier à contempler les cercles qu’Histoire toujours, dans le lac de la tranquillité des lâches, dessine jusqu’au retour des tempêtes. L’Histoire ici redevient cette pierre a-philosophale, dont la chute dérange, longtemps après l’impact, les eaux noires du calcul égoïste. Schang comme Barrès est un garçon tranquille : Fonctionnaire Schang !
Barrès ne fut pas davantage le Byron de l’Arménie ni le capitaine Beau Noir de 1914 - s’étant tous deux, pour très noble et très modeste tâche, donné d’écrire : Chronique de la Grande guerre. Tous deux connaissaient la guerre comme l’admirable et unique moment de l’inutile mensonge. Suerte ! Certains meurent d’un éclat d’obus en plein front, d’autres d’une balle reçue alors qu’ils fuyaient. Certains meurent résignés, veaux conduits à l’abattoir, d’autres, en souvenir des moments heureux, font sacrifice consenti de leur vie. À la guerre comme à l’amour, guerriers appliqués ou braves, amants parfaits ou éminents petits cons, ainsi sont les hommes ! La postérité longtemps fut femme, qui savait distinguer le menteur du sincère. En ce temps d’extrême confusion qui est le nôtre, nous avons grand besoin de chroniqueurs, d’hommes encore capables d’oser la première personne du pluriel, le Nous barrésien, à l’âge du narcissisme, surtout d’user, à sa place, du principe de distinction, "je sais quand l’homme est grand et quand il est petit", je sais que sans honneur, la vie se décolore... ad libitum.
Ici les théâtres des opérations ne sont Oise, Somme, Picardie, Flandres ou Marne, mais la Tchétchénie, la Palestine où Schang nous peint, fait unique chez un goy, Tsahal en larmes et en armes, avant d’imaginer un 22 décembre 2010 où les États-Unis ont déclaré la guerre à la Chine ! Soixante-cinq millions de morts après, le coquin imagine une nouvelle paix qui ne sera pas celle des Braves. Schang, à l’instar de Barrès, est catholique sans espoir d’un après, patriote sans espoir d’un monde meilleur.
No future, Game over, Schang est un lettré punk.
Le lire repose en ces temps de grandes certitudes où les gnostiques par dizaines se disputent l’honneur d’expliquer le monde comme il va ! Allah, Jehova, Vishnou ou Jésus-Christ promettent, par la voix de singuliers prophètes, mille apocalypses, Schang n’en connaît qu’une, déclinée en trois mots, le dédain de la grandeur, l’aquoibonisme ou indifférence, par quoi périra l’Occident et avec lui une certaine idée de la civilisation.
Pour avoir ramassé le couteau de la valeur abandonné, sanglant, sur la table du banquet, Hourrah !
À Barrès, dont le style ne l’exalte guère et dont les idées politiques l’horrifient, le lie l’essentiel, le sentiment de la mort. Le grouillement des vers dans un cadavre compose toute ma vie secrète, mon agitation sentimentale, voilà qui préside au Constat d’Occident, voilà qui eût pu servir d’exergue à l’étrange volume. Demeure ce goût d’honneur puisé aux lèvres des morts comme un levain pour des jours de malheur. Ces jours sont venus, ils sont nôtres. Ne dites pas à Schang qu’il est fils de Barrès, il se croit le fils d’Hugo Pratt, frère de Corto.
Noms : Schang, Maltese
Prénom : Lorenzo
Né en 1975, à Hay-sur-Moselle.
Nationalité austro-hongroise, sujet de l’Empereur François-Joseph
Langue : l’allemand
Femme de sa vie : Loreleï
Hobby : monter des maquettes de chars
Sa boisson préférée : la bière.
LS serait, la légende l’affirme, fils d’une certaine Magda, Madeleine Gabrielle Anna, elle-même, fille de la très belle et naguère célèbre Colette Baudoche, dont Barrès, en son chauvinisme de circonstance, voire instrumental, déforma l’histoire. En réalité, la jeune Messine épousa Asmus le Germain... Son fils prit, dit-on, le surnom qui fut celui d’Erich-Kurtius Maltese connu depuis sous le nom de Curzio Malaparte, et eut pour fils notre Lorenzo, devenu Laurent. Quittant Metz et ses brumes germaines, le jeune homme arriva à l’Université de Nancy, fit de longues stations au Musée Lorrain afin d’y contempler le portrait de sa grand-mère peint par Delacroix... La rumeur affirme aussi qu’il tomba ces années-là éperdument amoureux d’une Esméralda officiant au Parc de la Pépinière, que la bohémienne but son sang le jour où, d’un bref coup de rasoir, l’impétueux, au creux de sa main gauche, traça une ligne de chance. L’enfant s’était rêvé militaire et à 16 ans aventurier, c’est vous dire s’il s’épanouissait en son temps "Génération Grand Bleu et Paracétamol !" Seuls, Ian Curtis, l’enfant des fées et de Manchester, Who no longer denies/All the failures of the Modern Man, Luc Taï, ses rimes en aï et ses "Banzaï" de baryton tendance Frankenstein, ses nouveaux remix de "Paris Canaille" ; Laibach et ses Slovènes kamikazes du rock - sympathy for the devil - drapeau blanc à étoile bleue de ciel sur la scène, honneur de Tsahal, on y revient toujours, adoucissaient ses jours.
À 30 ans, Lorenzo sut n’être pas celui qui tuera Alexandre, surtout les aventures intérieures et immobiles les voyages. Il élut la Librairie, le voyage autour de sa chambre. La lecture de Conrad, Melville, Jünger, Mishima ou Malaparte suffirait, en l’absence d’îlots à conquérir et à civiliser, faute de terres neuves à ensemencer. Surtout, la cause qui lui était chère, celle de feu l’Empire de Charlemagne requérant plus d’aèdes pour en chanter la nostalgie que d’hommes de main, il laissa les Luger et les Manurhin aux militaires et aux flics, choisit de monter des maquettes à l’heure où golfent les yuppies et où les autres regardent le feuilleton. Il "maquettise", lit, relit des romans d’aventures et rêve à la jeune fille, la jeune femme, bientôt la femme Edelweiss, qui demain, demain, lui donnera un fils d’Occident à qui léguer les présents reçus.
Peu de biographèmes, une filiation imaginaire... Biographèmes tout de même, ce Lorrain déteste Paris qu’il tient pour Babylone, mais sait en distinguer la beauté ; il goûte les films de guerre et les jeunes femmes parfaites. Démodé, viril, sans doute le cœur le plus tendre du monde, l’âme la plus délicate se dissimule-t-elle sous une rustique plastique. Tête ronde et non tête pointue, ici l’exception semble règle, aussi Schang, qui n’est pas communiste et n’a ni lu ni fréquenté Brecht, réécrit-il à son insu le long monologue de La Bonne Ame du Sé-Chuan ! Responsabilité illimitée ! Père imaginaire, il s’adresse à l’enfant à naître, lui enseigne, terrible chose, la persistance de la Lutte des classes sur le front de bandière !
Schang est-il un écrivain ? Pas tout à fait en ceci qu’il n’attend pas que la musique le prenne comme une mer vers sa pâle étoile et en cela, qu’à Landerneau, il ne vint jamais, seulement le transcripteur d’un genre unique en ce Siècle, la fiction-réalité. Fils de Barrès encore un coup, quoiqu’il pousse plus avant le procédé que ne fit son inventeur.
Peut-être Schang ne goûtera-t-il pas ce portrait en creux d’un pédé viril2 où mon amitié se plaît à le dessiner au miroir de "Mademoiselle Barrès", mais du moins, j’aurai enfin mis à nu la raison qui, contre toute attente, fit, d’un barbare germain, l’ami le mieux aimé d’une apatride ; de ce garçon précis, psychorigide, peu expansif, le compagnon spirituel d’une exaltée, désordonnée, névrosée...
Lisant Constat d’Occident c’est l’élan que je goûte, revient ce goût d’échec et de rêves inaccomplis d’une infinie douceur qu’ignoreront toujours les Puissants, les Maîtres et les médiocres.
Dans la confrérie des loosers magnifiques qu’illustra en langue française Barrès chantant les chevaliers lorrains, morts sans rapporter le Graal, le pauvre Ménard païen mystique, le fol Soury, l’impératrice de la Solitude ou l’enfant des Sleepings, inscrivons désormais l’aède ironique Schang et sa cohorte de marcheurs de l’Est3.
Comme Barrès nous conviait à Tolède, aux rives du Tage, dans les rues brûlantes de Séville ou les jardins de Lombardie, à Parme en automne ou au sépulcre ravennais, afin de nous désintoxiquer de toute vanité, Schang nous entraîne de Kharkov à Kolwesi, de Tel Aviv aux sables du Negeev, de Londres à Our en Chaldée, dans les lointaines brumes du Turkestan à Brazaville, nous contraignant à y mourir, y renaître en un geste infini. De Jassy, nous ne reviendrons pas. Seul Malaparte... Le soleil est aveugle et le kleos remis à d’autres fronts, d’autres guerres. Le chant profond du livre affirme non pas la primauté de la littérature sur l’action, mais l’acte d’écrire comme geste mémoriel.
On pourrait de Schang, comme de Barrès, écrire, Souvenirs d’un mélancolique. Bien entendu, le lyrisme de Schang, mis à rude épreuve par le XXe siècle, l’ascétisme de la BD et le métal du rock, ne déroule pas le flux des mots en d’ardentes mélodies et ses phrases ne se veulent pas colombes ensanglantées, pourtant, c’est là le grand mystère, le livre refermé, nous voyons des oiseaux morts, des ailes brisées, des écumes oubliées sur des plages désertes, des soleil couchants manqués : toute la panoplie romantique, née du deuil imprescriptible de l’idéal.
Sans doute pourrait-on de Schang convenir qu’il demeure avant toute chose un amateur d’âmes, étant de ces hommes incapables de saisir l’Âme du monde, un misérable mortel, incapable de prier et de remercier et que ce manque, chez lui comme chez Barrès hier, devient le lieu où surgit le plaisir du texte, l’ébauche de l’œuvre.
Nulle rondeur des jours chez lui, ni de corps blancs des amoureuses, seuls, des chars, des cadavres, des désastres et des rires. Satire, Ironie et Sens plus profond disait Grabbe l’auteur d’un Hannibal, d’un Herzog Theodor von Gothland, d’un Napoléon, d’un Henry VI Empereur et d’un Barberousse !
Tout désirer tout mépriser - la morale barrésienne devient en langue schangienne, honneur et vanité, le chant de l’Ecclésiaste stérilisant la riche terre d’Europe.
Le guerrier est burelier, le féru d’arts martiaux, un garçon terriblement doux et la proie de la fascination, un homme de raison pure comme le Lorrain fut un Asiate, le cantonnier de la Droite française l’amant d’une étrangère et le petit garçon de Charmes qui prétendait élever son fils cantis et hymnis un païen.
Ces dichotomies toujours sont le lot de qui prétend écrire, car enfin il faut aux capitaines Beaux Blonds toujours faire escale pour recomposer en solitude le voyage... Il voyage en solitaire le camarade Schang, amis morts depuis longtemps déjà...
Pas vécu, ou si peu. Lorenzo ne s’est jamais rendu en Israël ni en Irak, encore moins à Cuba libre ou esclave, ni en Afrique, seulement quitté Hay-sur-Moselle pour Metz, Nancy et Commercy !
La marque de l’écrivain non du ruffin, la souvenance ici est revisitation et non patiente description, l’Occident à nouveau un imaginaire et l’Orient un songe...
Que ce soit un beau rêve longtemps que cette vie aux marges de l’écriture, aux marches de l’Est et à celles du Palais.
NOTES
1 - Constat d’Occident, éditions Alexipharmaque, coll. "Les Narratives". 19,50 €.
Pour commander le livre, rendez-vous sur le site des éditions Alexipharmaque en cliquant ici.
2 - Le mot est de Schang, je n’aurais pas osé ! Hétéroxexuel dois-je le dire ? "Mort d’un pédé", exorde, À tous les pédés virils de la planète, mes frères, p. 45.
3 - On lira le poème cité par Jean-Jacques Langendorf dans la préface du livre Laurent Schang ou la rumeur des armes, p. 14.
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