Dès avant l’accès au spectacle, le ton de cette célébration offerte à Merce Cunningham est donné au théâtre de la Ville par la distribution, un peu débordée mais tout de même bien gérée, de i-pods permettant aux spectateurs de combiner de manière aléatoire la bande musicale du dernier spectacle - inédit en France - eyeSpace : l’expérimentation, l’innovation et la jeunesse de l’esprit sont au rendez-vous. Summum de l’interactivité, on pouvait même télécharger cette bande sonore chez soi, pour l’apporter sur son propre i-pod. Manière ludique et agréable d’entrer dans l’univers fascinant du grand chorégraphe toujours autant actif alors qu’il approche 90 ans.
Approche didactique ou initiatique, aussi, par cette programmation de trois pièces majeures couvrant plus de trente ans d’une œuvre à l’inventivité jamais déroutée. Avec ce parcours saisissant, Merce Cunningham rappelle et confirme la force de sa conception de la danse, lui qui sut par ses créations opérer la transition de la Modern Dance à la Postmodern Dance.
L’audace créatrice de CRWDSPCR (1993) d’abord : utilisant un logiciel - "Lifeforms" - Merce Cunningham combine, arrange, performe virtuellement les postures, pas, et mouvements entre lancé classique et tension mécanique dont dispose son riche répertoire. Seulement après ces programmations informatiques venaient leur mise en pratique concrètes par des danseurs de chair devenus maîtres de leur corps à des écoles de postures d’une rigueur inconstestable. Occasion de parachever l’approche cybernétique de la fabrique de l’œuvre avec laquelle ont pu flirter nombre de courants artistiques depuis les années 50. Occasion aussi de poursuivre cette recherche d’une création totalement objective et intellectuelle, faisant fi des sensibilités personnelles, des schémas acquis. Le résultat peut dérouter, laisser sceptique, mais pas indifférent : dans un espace abstrait sur fond vidéo un brin psychédélique, des danseurs en costumes colorés et schématiques - futuristes comme on en trouverait dans les films de S.F. des années 60 - exécutent des gestuelles dont le sens échappe, comme en électrons libres mais loin de donner une impression de désordre, tant leur mouvement est réglé par une gestuelle mécanique imprévisible mais toujours nécessaire, régie par une loi infaillible.
Avec le passage à une pièce plus ancienne, Crises (1960), on sent combien cette recherche révolutionnaire a su tenir sa ligne directrice vers une pureté intellectuelle et formelle. Avec cette pièce, en effet, un sujet demeure, un thème, assez connoté historiquement : la crise de la domination sexuelle de l’homme. Sur scène, c’est un quintet symbolique qui explore les temps forts de la sexualité minée par le pouvoir masculin : un homme face à quatre femmes, qui drague dur, de manière assez appuyée, voire lourde ; qui a des gestes brusques, voire violents ; qui use d’un ruban rouge pour s’attacher ses femmes... Certes, l’absence de dimension narrative, l’éclatement formel et temporel, les gestes et postures audacieux, signent l’innovation, mais de Crises à ses dernières pièces se montre avec force une évolution - ou involution puisqu’il s’agit bien de dépouiller les éléments classiques du ballet narratif pour atteindre une dimension plus abstraite et formelle, rigoureuse, pure, de la danse.
C’est cette évolution que confirme la dernière pièce, la plus récente et inédite en France, eyeSpace (2006). Ici, la perspective est totalement abolie, chaque danseur développant sa propre logique rythmique, et la musique, nous l’avons dit, laissée au hasard du choix du spectateur, est déconnectée de la danse, danse et musique œuvrant totalement dans leur domaine propre, comme le souhaite depuis longtemps Merce Cunningham.
Cependant, malgré le hasard recherché, l’absence de "propos" de l’œuvre, ce n’est pas un chaos que nous découvrons, mais une pièce à chaque fois d’une grande perfection formelle - formaliste ? abstraite ? le risque est là. En tout cas, les gestes sont maîtrisés, rigoureux, et des échos forts avec la danse classique se font dans l’exécution de certains mouvements, et la musique elle-même est séquentielle : devant cet ordre maîtrisé, libre au spectateur de tenter de trouver un sens, des échos personnels, de devenir l’interprétant qui parachève de manière active - par le choix de musiques, par réflexion - le travail de l’œuvre ouverte - pour reprendre Eco, qui fournit la théorie et le programme de telles recherches en réflechissant sur Joyce et Boulez dès les années 60.
Une œuvre d’une grande liberté formelle, aussi grande que sa rigueur, qui peut laisser sceptique, mais non indifférent, car il y a un climat, une ambiance psycho-futuriste qui travaille les chorégraphies de Cunningham. Lors de son apparition, une standing ovation ne pouvait que saluer la force créatrice de ce grand artiste.
Crises (1960 - reprise 2006)
5 danseurs
Musique :
Colon Nancarrow (Studies for player piano)
Costumes :
Robert Rauschenberg
eyeSpace (2006 - Première française)
13 danseurs
Musique pour iPods :
Mikel Rouse (International Cloud Atlas)
Décor et costumes :
Henry Samelson
CRWDSPCR (1993 - reprise 2007)
13 danseurs
Musique :
John King (blues 99)
Décor et costumes :
Mark Lancaster
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