Aquarelles bretonnes
...des réalités ayant la magie du rêve.
Jean Dolent
L’exposition consacrée aux "Photographies autochromes en Bretagne (1907-1929)" par les soins de Nathalie Boulouch et de l’association Mémoire Photographique en Bretagne se révèle doublement rétrospective en faisant refleurir un passé oublié et en reflétant un fragment de notre humanité. Elle intéresse autant par sa valeur de document que par sa qualité d’art : c’est un coin d’histoire ou d’époque où la sensibilité relit les mémoires à travers la technique de l’autochrome1 utilisé par Léon Gimpel et Gervais-Courtellemont, dont la morbidesse lactée évoque un songe, un charme hypnotisant très subtil, une symphonie comme effacée qui enveloppe mystérieusement ces profils d’inconnus et d’oubliés.
Alliant un intérêt pour l’histoire de la photographie et la séduction pour les yeux, la présente exposition dévoile au public de Rennes une Bretagne fanée aux tons amortis qui rendent encore plus poignante la précarité de l’existence au début du siècle. Par l’autochrome ces pêcheurs, ces enfants, ces jeunes femmes se trouvent affirmés, maintenus, rajeunis, surgis de dilutions crayeuses, de pâleurs et d’irisations frangées de rose, en des tableaux pâlissants hésitant entre naïveté et alchimie savante. C’est une Bretagne savoureuse et brusque, rurale et poétique qui ressuscite en des visages délicats et robustes qui montent de l’obscurité à la lumière en une juxtaposition de mirages. Une langueur presque fantastique émane de ces patines blanchâtres, une sensation de brouillard qui obsède le regard et suscite des spectres qui semblent osciller dans une atmosphère trouble.

Ces miniatures au caractère émouvant expriment alors un sentiment vague et précis presque "musical" qui nous transporte dans un Autrefois rêvé, agrandi, transfiguré par le procédé des frères Lumière. Pour résumer l’impression ressentie devant ces images, je dirai qu’il y règne le même air que dans une valse de Brahms, même douceur, même infini, même pénétration. Tout le passé est là dans cette enfantine douceur et cette pointe de mélancolie déjà si présente dans le beau livre dédié aux autochromes Lumière2. Les photographes de cette époque sont des imaginatifs et des imagés semblables au pauvre étudiant Nathanaël du conte d’Hoffmann qui ne voit dans le kaléidoscope de Coppélius, que de beaux songes, menteurs, mais beaux.
Par ses teintes adoucies, l’autochrome absorbe le réel, le touche, le ravit et nous oblige à communier avec l’âme des choses. L’impression reste émue, presque recueillie, devant ces fantômes, sur lesquels plane ce même voile rose, ténu et gris des crépuscules.
Passée la porte, les visages mystérieux et muets rentrent dans l’ombre...
NOTES
1 - En juin 1907, les frères Lumière lancent le procédé de l’autochrome qui consiste à recouvrir une plaque de verre de fécule de pomme de terre teintée en bleu violacé, rouge, orangé et vert.
2 - Lyon 1903 : les autochromes Lumière. La couleur inventée (photographies couleurs collections privées de la famille Lumière), textes de Nathalie Boulouch, Scheibli éditions, 1995.
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