La Romancie n’est pas une province française !
Réparation.
Pour JA, Jean Anouilh qui, au seuil de l’adolescence, m’a découvert la légitimité de la souffrance, l’alternance du rose et du noir.
Après une rupture douloureuse, Elizabeth (Norah Jones) se lie d’amitié avec un patron de bar (Jude Law, qui en effet ne fait pas dans la sobriété), puis s’enfuit à l’autre bout du pays, où elle rencontre un policier alcoolique (David Strathairn) et une joueuse invétérée (Natalie Portman, photo)... On sait que Wong Kar-Wai n’a jamais témoigné d’un intérêt prononcé pour le scénario, mais il pousse le bouchon un peu loin avec ce film affreusement décousu et vain. Certes, le cinéaste reste un éblouissant maître de la lumière et des couleurs. Mais en incluant une citation musicale d’In the Mood for Love, Wong Kar-Wai ne fait que souligner qu’il fut un temps, qu’on espère bientôt retrouvé, où il savait mettre cette beauté au service d’une émotion.
L. D. Valeurs Actuelles, semaine du 30 novembre au 6 décembre 2008.
L’art, cette petite chose à la surface de nos âmes
Le cinéma, le roman sont-ils seulement des auberges espagnoles où spectateurs et lecteurs apportent leurs paniers ? Sont-ce seulement des chambres vides que nos souvenirs peuplent ou repeignent aux couleurs de nos vies ? Faut-il toujours et toujours justifier : sémiotique, poétique, structuralisme, constructivisme ou dé-constructivisme, psychologie des surfaces ou des profondeurs, diégèse ou métalepse, palimpseste et hypertexte, les raisons ou les déraisons qui font du temps de la lecture ou de la projection, un moment inoubliable, un fragment de temps vide à ajouter à la monotonie des jours ?
Hier soir, j’ai vu My Blueberry nights et le mot vanité, l’adjectif vain m’écorche les oreilles, me vrille le cœur. Il s’agit bien de scénario décousu en cette rapsodie et de patron de bar, en cette ballade du café triste ! Il s’agit bien d’alcoolique ou de joueuse ! D’addiction ! Certainement. L’amour comme une prison dont la vie guérira. Amoureux ou alcooliques anonymes. Ce serait, selon Wong Kar-Wai ou son scénariste Lawrence Block - Le blues des alcoolos - tout un ! Le projet séduit, le film davantage. La littérature et le cinéma, en certaines occasions sont esthétiques du chagrin, capables de transfigurer la noirceur des jours, recomposer la vie aux tempos de l’espérance par l’efficace d’une langue, d’une grammaire, d’une syntaxe, qui sans mentir, disent une vérité ensevelie sous la cendre du temps ou la limaille des vies.
Pour ce cocktail magique, d’admirables visages, des corps qui, marchant, semblent danser, des ciels, des lieux clos semblables entre eux, des bars, le désert du Nevada et un angle de rue.
Pourquoi Norah Jones ? Pour une chanson entendue à la radio par Wong Kar-Wai dans un embouteillage et la fille de Ravi Shankar - Elisabeth - pousse la porte d’un bar. Pourquoi Natalie Portman ? Parce que, Juliette Lewis il y a dix ans mise à part, aucune actrice n’aurait pu tenir ce rôle comme elle le tient et qu’en plus d’être la plus jolie fille du moment, elle s’affirme sans doute la meilleure de sa génération. Son excuse ? Avoir démarré à 12 ans dans Léon et n’avoir plus quitté depuis les plateaux. Elle a été Padmée blessée par Anakin, trop jeune reine d’une République condamnée, l’ingénue de Closer, Entre adultes consentants. Qui d’autre possède le visage de cet étrange temps où les jeunes filles paraissent plus dures que les pierres, sous leurs très séraphiques visages ?
Éloge du café
Le bar comme dernier refuge de ceux qui n’ont plus ou pas de maison, dernière étape avant la maison de vieux ou la cloche, refuge de la cité moderne, cité du soleil où la proximité, la fumée du tabac (pour quelques secondes encore), l’alcool réchauffent des cœurs que la vie a glacés. Jules Romain, en son temps, unanimiste, composa sur ce thème un livre qui n’eut pas le succès de L’Étranger mais qui le valait bien, Mort de quelqu’un. Mort d’un habitué, histoire d’une quête pour une couronne mortuaire au bistrot d’à côté ! À ceux qui n’ont ni famille ni foyer, le café, tous les cafés d’Amérique en Europe, d’Asie en Afrique contemporaine, offre un sûr asile, anonyme et chaleureux.
Tu entres, tu commandes, tu restes, tu payes et chemin faisant ton âme imprègne les murs, tandis que ton visage se reflète dans les prunelles des inconnus. Un jour tu ne viens plus et le lieu en sera différent. Le café est ce supplément d’âme tendu aux citadins et habitants des bourgs perdus d’Amérique. Wai élit Memphis, Tennessee, à cause de Tennessee William qui n’y était pas né : l’homme comme statue mutilée, variante du "Tous les hommes ratent leurs vies, mais différemment." confié par Malraux à Pierre de Boisdeffre à propos du Colonel Lawrence !
Ici, mieux que sur la toile, s’impriment les rêves humains aux heures noires de la nuit. Jude Law, un garçon né à Manchester, se rêva champion de marathon, échoua, ouvrit un bar qu’il tint avec sa fiancée russe, avant qu’un matin moche, elle ne s’envole. Depuis, il traîne après la fermeture. Ouvert la nuit. Une jeune fille qui vient d’être plaquée prend racine au comptoir : après tout Jeremy est celui par qui son infortune lui fut connue. La délaissée rend les clefs de l’appartement de l’infidèle, découvre derrière le comptoir un bocal rempli de rossignols que le barman se refuse à jeter. "Derrière chaque clef une porte en attente d’être ouverte !" Celle d’une grand-mère peut-être à l’hôpital, d’un fils en colère contre sa mère à moins qu’il ne s’agisse d’amants séparés. Blueberry pie, la seule tarte dont personne ne veut. Chaque soir, Lizzie la mange, la dévore. Chaque aurore, Jude Law la confectionne, pour lui donner sa chance. Suerte.
Le motif du tapis est-il vraiment si maigre qu’il mérite mépris ? Naïve Amérique que de donner sa chance à tous, même à une tarte ? Super tarte, n’est-ce pas ? Lizzie fuit New York, l’ingrat qui a cessé de l’aimer. Surtout sa dépendance. L’amour imparfaitement partagé toujours se fait cristal, se brise. Cristallisation ! Le beau mot stendhalien n’est sans doute qu’un synonyme ancien d’addiction. Quand deux êtres s’accordent comme deux moitiés d’orange, qui se sentirait prisonnier ou lésé ? Dans un cas, le don fonctionne comme un manque, dans l’autre comme un fait. Le manque tient à l’illusion, au fantôme, au rêve quand le fait est substance. Pour tromper l’absence, au-delà du chagrin, le vide de la présence comme une éternelle faim, la jeune fille s’abrutit de travail. Serveuse à midi et le soir en deux lieux à peine différents. Elle regarde, écoute, découvre, sous le voile de la tristesse, la peine commune. "Le flic alcoolique", le génial Strathairn au masque keatonnien "d’homme qui ne sourit jamais", prête sa pâleur, reflet dans une lune éteinte, à un homme qui boit toutes les nuits, attendant l’improbable retour d’une femme qui ne se veut plus sienne.
La cristallisation - encore elle - naît d’un refus, d’un déni de réalité. Un jour pourtant, lassée d’être la fable du bourg, l’épouse entre au café lui jeter au visage ce qu’il se refusait d’entendre. La tragédie naît de la chose proférée. Un secret même de Polichinelle peut se nier. Pas un verbe affirmé haut et fort devant témoins. Le café triste devient sanglante arène. Le mari bafoué sort se tuer au volant d’une voiture. Le lendemain, la veuve vient conter sa chanson : 17 ans à Memphis, Tennessee, chargée, arrêtée au volant par un flic compatissant, saisie par sa bonté, qui crut pouvoir la métamorphoser en amour. Elle fuira, enfin délivrée, Memphis, Tennesse, bercée par l’indépassée voix d’Otis Redding. A-t-elle largué son nouveau Jules ou est-ce lui qui la plaque ? Who cares ? Les visages ne passent que pour conduire Elisabeth à la rédemption. Semblables aux jetons blancs des Alcooliques anonymes, chaque instant retrouvé à écouter les autres, se séparer du spectre qui exige ligature. Le patron lui tend la douloureuse de son époux. Elle payera. Ultime requête, avant de tourner le coin, quitter la ville honnie, celle qui l’avait conduite - toutes les femmes sont des Bovary - à espérer une autre vie : qu’on affiche cette note ! Pour que son souvenir dure plus que sa vie1.
Débarque la Portman. Une joueuse invétérée selon L. D. toujours de Valeurs Actuelles : seulement une ancienne petite fille à qui son père apprit à compter si bien qu’à l’âge de 8 ans, elle savait qu’au chiffre 10 succédait le Valet. En jouant, elle cherche son père. Derrière chaque addiction, une plaie vive, que les indifférents rangeront au rayon dépression. Trop tard. Le flambeur a crevé comme il se doit à Vegas la hideuse. Sa fille veut croire d’abord à un mensonge, un bobard parmi tant d’autres ! Sa violence ne se peut comparer qu’à celle de la Sauvage d’Anouilh. Tous la croient folle, malade. Des mecs, elle en a eu. Sans les garder. Tu parles ! Trop belle. Trop hard. Lizzie l’accompagne à Vegas, reine des pommes qui lui tendit ses économies pour rejouer, fin de partie, un soir de déveine ! Portman a promis, menti, de lui laisser sa voiture en échange. Lizzie aussi avait commencé par tricher. Le moyen d’avouer travailler tant seulement pour oublier ? Feint de bosser pour se payer de quoi rentrer à New York. Conserver, mal aimée, aux tréfonds du déshonneur, un simulacre de dignité ! Au fil des jours, Lizzie écrit à Jeremy, rendant compte des progrès de sa bonté, comme en un exercice spirituel d’égaler celui qu’elle aime peut-être déjà. L’amour n’existe pas ou en quantité qui ne se peut chiffrer. Il faut voir Portman toucher le corps mort du père, Cordélia chantonnant "Je sais quand on est mort et quand on est vivant".
Éloge du mélodrame
Mélodramatique ? La vie est un mélo ! Les amours s’y terminent, crier "la vie sépare ceux qui s’aiment" pure sottise. Toujours l’un aime moins ou si maladroitement que la rondeur des jours se fait tableau cubiste, une page vierge où soudain l’amant lit No future, dans un univers saturé de bruit et de fureur, où sans fin, il cherche l’étincelle première, le satori qui présida à la première rencontre. Mélodramatique toujours, l’existence que notre lâcheté et notre égoïsme rendent imparfaite. Mélodramatique encore et toujours l’instant où l’homme découvre que l’amour nouveau se froisse comme de vieilles lettres ! Mélodramatique, la guerre vue par les femmes, demeurées à la vie civile, réduite au rôle de tricoteuses ! Mélodramatique, la joie qui fait crier à l’homme que la naissance de ses enfants demeure le plus beau jour de sa vie et cette certitude, inscrite, qu’il sera déçu. L’homme ne mérite pas son royaume ! Le mélo vient de là et ceux qui vous diront que la vie est une chienne mentent. La vie nous appartient. La vie est belle chantait Capra, le réalisateur d’Horizons perdus2, l’un des plus étranges et beaux films du monde.
Elle sera ce que nous en ferons.
Seulement les Amoureux anonymes...
Retour à Shangri-La, atteinte Sunciedad, la cité du soleil, Cipango la ville aux toits d’or, l’utopie, le temps d’un seul baiser !
La vie chez Wong Kar-Wai se fait voyage et remède au fichu motif de l’addiction. Les cimetières sont pleins de gens indispensables. Gary chanta très bien cela dans Clair de Femme dont je rêverai que Wong Kar-Wai le filmât. L’absolu n’existe pas. Nous aimerons dix fois, cent fois. Souvent sans passer le pas, faire le saut. Mais cette hypothèse, inscrite au cœur du vivant, donne la force d’aller au bout de la nuit. La nuit ou le moment ! Tout est affaire de disponibilité. L’égotique préfère la solitude et l’habitude ; d’autres âmes se plaisent au jeu des rencontres. L’accord parfait naît d’un regard commun posé sur les choses et les êtres. Lizzie rentre. Jeremy l’attendait. Les nuages - hommage au dernier Antonioni - passent. Peu de dire que Wong Kar-Wai a le don du cinéma ! "Vain, mièvre, mal construit."
La Romancie assurément n’est plus une province française
La France déniaisée, délaisse les road movies sentimentaux, hait l’art du pastel et l’effort de l’art vers cette recomposition des vies qu’autorise le Roman depuis Madame de Scudéry. Pourtant, cette grâce que Rohmer vient de célébrer avec son Astrée, que Demy dans chacun de ses films poursuivit de ses assiduités, illumine la vie. Il existe des instants sur la ligne du temps où le cœur se délivre de ses aigreurs, plaies cicatrisées comme d’un coup de baguette magique, des instants qui ont la semblance et la saveur du temps vécu par les enfants. L’amour y a grande part, la sympathie chez les plus grands d’entre nous également. Convié à l’école du regard, L.D dédaigna l’offre généreuse. Qu’un grand film ou un beau livre déplaise, voilà qui blesse ses admirateurs. L’évidence de la grandeur parle pour elle. N’y pas souscrire signe la médiocrité. En matière de critique, une conduite à tenir, un maître à suivre, Diderot affirmant ne plus vouloir parler à qui ne souscrirait pas à la beauté de la Pamela de Richardson. Pour ma part, j’ai juré fidélité à Diderot en classe de 3e, il y a de cela bien trop longtemps pour m’en dédire aujourd’hui. Le mot vain me déchire les entrailles.
Comme Irma Lambert, dame pipi Chez Francis ou plus exactement chez Giraudoux3, à laquelle Lizzie ressemble beaucoup, je déteste écrire des critiques. J’adore remercier. Je ne suis pas de ceux qui disent, ce n’est rien, c’est deux heures de bonheur !
"Jude Law en fait trop." Il est beau certes et sa beauté force l’estime, nourrit la sympathie, voire la gourmandise du désir ! Et alors ? Qui reprocherait à la Duchesse d’Albe d’avoir été à tel point désirable que Goya la fit nue ou à la Présidente d’avoir reçu en partage de si fermes courbes ? Si les raggazzi des Maîtres d’Italie eussent été moins sexy ?... Excellent acteur, robot d’amour déjà de IR, looser magnifique des fous du roi, le faux ingénu de Closer, Entre adultes consentants... Au nom de quoi porter un vulgaire bonnet de laine et tirer des poubelles serait-ce en faire trop ? Il faut bien rendre plausible le retour de Lizzie et chacun sait le drame du club des boudins mâles4, cette aigreur, ce machisme, cette expression de supériorité que les disgraciés distillent comme un venin contre les femmes, pour les punir d’être aimables ou seulement pas si sottes que leur orgueil les rêverait ! Law est beau. Ce sera lui qui déposera sur les lèvres sucrées, saturées de blueberry pie, un des plus merveilleux baisers de l’histoire du cinéma. Ce baiser, que le spectateur emportera, comme Mrs Darling conserva le sien, pour l’offrir ou pas à celui ou à celle qui, un jour au café, en terrasse, Soudain l’été dernier ou sur une banquette en fond de salle, au cœur de "l’hiver venu du déplaisir", lui donnera, navire night, cette impression - fugace ou éternelle, qu’importe ? - qu’un soupçon, un souffle de chaleur, vertu de sympathie, est entré dans sa vie et qu’il ou elle enfin a découvert la maison, le foyer si longtemps refusé.
Ce baiser comme un instant à qui crier : "Arrête-toi, tu es si beau." Comme l’instant où tout redevient possible, où vers les nuages, loin de la boue et de la glèbe, monte notre espérance.
NOTES
1 - Liminaire de La Chambre claire de Barthes. Il s’agit de sa mère.
2 - Nominé sept fois aux Oscars en 1937.
3 - Dans La Folle de Chaillot.
4 - Jean François Patricola, Michel Houelbecq ou la provocation permanente, Écriture, 2005.
Esthétique du chagrin 1 : "Un drôle de clandestin"
Esthérique du chagrin 2 : "Demoderato cantabile"
Esthétique du chagrin 3 : "Un goût de terre"
Esthétique du chagrin 4/1 et 4/2 : "Dictionnaire amoureux"
Il y a 15606 signes dans cet article.