
À chat de neige, rat flippant...
L’on va d’un rat bien trop malin au goût d’un piégeur humain à un petit chat endormi, poétique mais que l’on devine mortuaire, en passant par une notice nécrologique, des prescriptions à l’adresse des acteurs politiques... et maintes autres stations (50 et des poussières, comptabilise l’auteur) auxquelles on ne s’arrête que le temps de quelques lignes - les textes les plus longs atteignent à grand-peine deux pages. Ce cheminement, ainsi esquissé, a les allures de ces listes apparemment chaotiques appelées "inventaires à la Prévert" ; un fil pourtant est à suivre - un fil à deux brins : celui de la forme, brève, dense et bien tassée, et de l’esprit, grinçant, cynique, mais poétisant parfois. L’illustration de couverture exprime on ne peut mieux cette cohésion filiaire réunissant des pièces diverses, qui sont moins des histoires racontées que des traits de psychologie, individuelle ou collective, saisis au plus vif. L’homme en général, sot, mesquin et cruel plus souvent qu’à son tour, y est brocardé d’abondance, de même que certains comportements sociaux...
L’auteur condense, pamphlétise, caricature mais n’avance jamais masqué : l’on voit très vite où sont, dans la réalité quotidienne, ses points de référence - ainsi les connexions sont-elles immédiates à la lecture des trois formules de séjour paradisiaque qu’il propose ("Jeannot au paradis", "Mohammed au jardin d’Allah", "Jonathan au shéol"). Quant à la ressemblance pressentie entre "El Libertador" et telle figure historique encore au pouvoir, elle n’est pas plus fortuite que n’était voilée l’allusion de San Antonio à la même icône dictatoriale quand il dotait, dans l’un de ses romans - Ménage tes méninges - l’île de Cuho et ses habitants les Cuhaltiers d’un chef nommé Infidel Castré...
Comme il arrive souvent dans un recueil, tous les textes ne sont pas de force égale mais l’ensemble de ces 50 nouvelles-express et des poussières demeure hautement jubilatoire. Michel Host gratte là où ça fait mal, avivant du sel de son esprit aigu les plaies ouvertes que sont les tragiques absurdités de nos sociétés actuelles et les attitudes humaines les plus déplorables. Tout cela serait désespérant à mourir s’il n’y avait quelques belles âmes pour contrebalancer ces vilenies - poètes, artistes, cœurs dévoués de tout poil - et de fins écrivains comme Michel Host qui, du pire, savent tirer de quoi provoquer une hilarité d’autant plus vive qu’elle est nourrie de grincements amplifiés fort à propos.
Ces bijoux serrés comme le meilleur des cafés sont d’un équilibre si parfait qu’il peut paraître sacrilège de les tronquer. Mais je me résous à ce geste de lèse-texte dans le seul but de vous mettre en appétit et, pour cela, n’en point trop dire est nécessaire... Écoutez donc les conseils avisés que prodigue Michel Host aux jeunes parents :
Parents responsables, vous venez de donner le jour à un enfant et désirez qu’il échappe au sort commun, au métier peu valorisant, à une existence enlisée, voire aux carrières de la rue...
Procédez avec méthode et sans faiblir.
[Suit toute une série de brimades et de sévices plus ou moins sévères, destinés à forger le caractère du petit être né innocent... Que croyez-vous qu’à la fin il advienne ? Un Jack L’Éventreur puissance 10 ? Que nenni...]
N’en doutez pas, vous l’aurez mis sur la voie. Il sera musicien, comédien, peintre ou écrivain.
(in "Comment façonner un artiste")
Puisqu’il a été question d’appétit, je finirai sur une note gastronomique : par leur taille, et leur impeccable finition, ces "brèves" sont de vrais sushis littéraires. Mais pour ce qui regarde la saveur, je songerais plutôt à de la rhubarbe mâchée à cru, relevée d’une pointe de wasabi...
Pour apprécier pleinement ce recueil, je ne suis pas sûre qu’il faille le lire de façon suivie : en l’abordant comme un livre "normal", page après page, on est soumis à une averse drue de petites entités autonomes si incisives qu’elles étourdissent un peu à être reçues sans discontinuer les unes après les autres. Mieux vaut à mon sens ne lire qu’un texte par jour, de préférence le matin pour que toutes ses notes puissent se développer à leur aise pendant la journée. Ce n’est là qu’une suggestion personnelle...
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