
Entre voile et visage
l’automne des images
Le visage est sans doute le lieu du corps humain le plus fascinant : cire ductile sans cesse modelée par le tellurisme intérieur de chacun, façade que l’on maquille et qui, alors, montre ce que les fards tentent de cacher - lieu de toutes les ambiguïtés, jugé bien dangereux aussi puisque souvent reclus sous le voile. Voile, visage : l’un ne saurait aller sans l’autre et, une fois refermé ce vingt et unième numéro de FMR, vient l’envie d’écrire qu’il s’articule tout entier entre ces deux motifs et qu’il métaphorise son propre thème, architecturé lui-même comme une face humaine dont la grâce - c’est-à-dire l’évidence des contiguïtés d’un article à l’autre - serait rehaussée d’une légère dysharmonie - un intermède versaillais... Parce qu’à débusquer les fils conducteurs on voit prendre forme une figure, un peu évanescente certes mais justement : l’évanescence n’est-elle pas de rigueur quand le voile est évoqué, en automne de surcroît, saison du vague à l’âme, des jours abrégés comme des yeux tôt refermés par le manque de sommeil, où la feuille morte qui refuse de choir de sa branche ressemble tant à une larme indéfiniment retenue à l’extrémité d’un cil...
Le numéro 21 débute - rien que de très logique ici, eu égard à ce qui suit... - sur une exploration méticuleuse d’une toile de Raphaël, la Madone Sixtine, où Nancy Honicker s’attache à préciser le sens de la tenture verte encadrant la représentation de la Vierge, en lien avec le voile de Marie. Que la phrase Des trois monothéismes, c’est le christianisme qui inscrit le plus clairement le voile dans la doctrine (...) n’induise pas en erreur : bien qu’elle entre, évidemment, en résonance immédiate avec certaine actualité, il n’est question, dans cet article, que de sémiologie picturale et biblique, seulement de cela. Voile, toile, tenture, portrait : très vite se précise, et se resserre, le réseau sémantique des sujets abordés tout au long de la revue. Des pièces d’étoffe raphaéliennes se tend un fil continu, menant aux carnets de travail du peintre Ferruccio Ferrazzi - dont les pages sont superbement exposées ; composées comme des œuvres à part entière ainsi que le souligne Gianluigi Colalucci, l’on y voit fleurir d’innombrables têtes miniatures sur lesquelles l’artiste se livre à des essais de texture, de matière... et le pigment lié, ou délayé, de mimer sur le papier les accidents cutanés d’un visage vivant - puis aux émouvants bustes de cire de l’église du Rédempteur à Venise, pour se rompre enfin avec Jackie VI, de Manolo Valdés - ad hoc plus que jamais.
Avec "l’idée de nature" suggérée par les clichés de Lawrence Beck reproduits dans "Les histoires de l’œil", on ne quitte ni le voile - l’eau courante se mue en masse aranéeuse par l’effet d’une vitesse d’obturation alentie, les lianes drapent aussi étroitement qu’un tissu - ni le visage, qu’évoquent cieux ou mares griffés par les ramures nues des arbres, pareilles à de longs doigts cherchant à cacher un rire ou un regard.
Le rapport est étroit encore, bien que peu évident, entre les têtes de cire vénitiennes et les vases de bronze sino-japonais du Museo Chiossone de Gênes. Tête, mot venu du latin testa, "coquille" puis, de là, "objet en terre cuite" donc "cruche". Et de la cruche au vase, fût-il en bronze... Ainsi les têtes de capucins et les vases se donnent-ils la main. De loin par les méandres étymologiques et de beaucoup plus près par les photographies : sur fond noir les uns et les autres sont dramatisés par de savants jeux d’éclairage et maintenus a(e)ncrés dans leur part de nuit. Têtes et vases sont réduits à de subtils agencements d’arêtes et de méplats lumineux tandis que la plénitude de leurs formes est escamotée ; à demi dématérialisés ils participent autant du fantasme que de l’incarnation.
Quant au récit que propose Xavier Salmon - auteur du volume de la collection "Grand Tour" consacré au château de Versailles - du séjour qu’effectuent à la résidence du Roi Soleil des "touristes" de l’époque, il n’est pas si loin du voile ni du portrait : les cérémonies publiques de la cour royale relèvent bien de l’exhibition - du dé-voilement...
Encore une allusion visagiste - mais ténue, celle-ci - dans "Les histoires de l’art" qui sont deux comme les faces de Janus et, comme elles, se tournent le dos : d’une part "La dernière Aldini" de George Sand, qui a l’étrangeté des textes dont on apprécie le style et le phrasé mais sans en comprendre tout à fait ni les tenants, ni les aboutissants, et, de l’autre, le superbe automne romain du XVIe siècle imaginé par Flaminio Gualdoni - un récit parlant de peinture et magnifiquement pictural dans ses descriptions visuelles et qui, sous le masque des méditations d’Hendrick, un peintre du Nord venu parfaire son art à Rome, développe un puissant contraste Nord/Sud tout en donnant à lire une page d’histoire de l’art des mieux tournées. Un véritable miroir littéraire à regarder dans les coins...
Enfin - quelle clôture ! - l’image ad hoc... L’on retrouve, dans cette composition chaotique de lambeaux de toile grossièrement cousus et maculés, sur lesquels est esquissé à traits forts le bel ovale d’un visage féminin aux larges yeux surmontés de la délicate arcature des sourcils, à peu près tout ce qui précède sous forme de référence directe ou d’allusion métaphorique.
Inquiétante Jackie VI, portant les traces de pigments purs comme des séquelles de coups... figure archétype de la femme battue, ou bafouée quand on l’inhume sous un voile-linceul mais aussi image de l’exercice académique du Portrait, avec ce qu’il suppose d’interrogations - un portraitiste brise-t-il les apparences et révèle-t-il les secrets d’une âme à travers sa peinture ? Viole-t-il en transposant la pose sur la toile ce que ses modèles dissimulent ? Styliser par la peinture n’a-t-il pas pour but, d’abord, d’effacer les ingratitudes dont peut souffrir un visage ? Insaisissable dualité de ce qui s’exprime et se cache, sempiternelle question du rapport entre l’art et le réel, entre l’objet et sa représentation - creux conceptuels omniprésents dès que l’on parle d’art.
Honorer l’art ne signifie pas taire l’érosion ; on peut la montrer simplement parce qu’on la conçoit comme partie intégrante de l’œuvre ou du monument qu’elle ronge. Mais en règle générale, FMR n’expose pas les dégradations à seule fin de témoigner de leur présence : c’est leur beauté intrinsèque qui est mise en évidence. C’est l’esthétique particulière à la lésion, à la fissure, que les articles de FMR s’emploient à souligner, soit à travers l’image elle-même et la manière dont sont photographiés les objets, soit par le texte qui poétise les outrages et les élève au rang d’une épopée du Devenir comme a su le faire Kosme Baraño à propos des bouddhas effondrés d’Ursula Schulz (n° 18). Un tel parti pris s’accorde avec les "creux conceptuels" susdits, que véhicule toute véritable œuvre d’art et que FMR tâche de toujours rendre perceptibles.
Comme un visage - on n’en sort pas - pris entre deux mains ouvertes paume contre paume, ce numéro s’ouvre sur la liste des librairies qui, dans l’Hexagone, distribuent les publications FMR, et se ferme sur celle des sites historiques remplissant le même office. Petit aparté digressif : la maison édite aussi des agendas, carnets d’adresses, journaux de voyage... conçus à la semblance des livres - soie nocturne et papier crème, caractères Bodoni et iconographie "grand art" - qui permettent à leur propriétaire de broder agréablement son quotidien au chiffre de FMR...
Je crains d’avoir divagué, et rendu compte de ce numéro 21 de façon peu explicite. Mais je m’y suis sentie invitée comme jamais... peut-être parce que, amateur de fantômes, j’ai dérivé plus que de raison à partir des drapés et portraits offerts ici, emportée par ma subjectivité. À ma décharge, pourrais-je arguer que chacun est à la Beauté un réceptacle singulier, unique, laissant parfois la voie trop libre à sa sensibilité propre ? FMR ne propose-t-elle pas, de son côté, de découvrir mille aspects du Beau, des plus lisses aux plus rêches ? Au fond, ce qui importe par-dessus tout est de savoir ouvrir son esprit à cette "onde vibratile" indéfinissable qui transcende les apparences pour l’accueillir en soi et se laisser bouleverser par elle. Et FMR est un des plus beaux instruments, des plus fruitifs aussi, qui soit à disposition pour élargir toujours davantage cette ouverture intérieure à la culture et au goût.
Sommaire
Éditorial par Flaminio Gualdoni - Fil rouge : Tamar, Rebecca, Marie - "Derrière le voile", par Nancy Honicker - Ephéméris : sélection d’expositions de par le monde, sous la direction de Guilia Carciotto et Carla Casu - Mappa Mundi : Le grand théâtre de la royauté - "Étrangers en visite à Versailles" par Xavier Salmon (photographies de Massimo Listri) - Mnemosyne : La folie de la matière picturale - "Les journaux de travail de Ferruccio Ferrazzi" par Gianluigi Colalucci (photographies de Rita Paesani) - Les histoires de l’œil : Idées de nature - "Lawrence Beck, photographe" par Walter Guadagnini (photographies de Lawrence Beck) - Choses et autres : Imitation sacrée - "Les bustes en cire de l’église du Rédempteur" par Muriel Pic (photographies d’Alfredo Dagli Orti) - Wunderkammer : Les fleurs et le bronze - "Vases orientaux du Museo Chiossone" par Donatella Failla (photographies de Giovanni Ricci Novara) - Les histoires de l’art : "La dernière Aldini" par George Sand ; "Rome, automne 1510" par Flaminio Gualdoni - Ad hoc : Jackie VI, par Manolo Valdés.
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