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Les lisières noires du chaos

Le projet Légion a vécu : à la main inerte du Dr Zeiff, enseveli sous les décombres du centre de recherche anéanti par un bombardement à la fin du tome 2 répond, au tout début du tome 3, le geste de von Kleist jetant au feu le film de la dernière séance expérimentale au cours de laquelle Ana Anslea s’était surpassée - elle avait contrôlé simultanément dix individus lancés à l’assaut d’un bunker ceint d’un champ de mines. Et Rudolf Heyzig, qui supervisait le projet, a été assassiné. Le IIIe Reich n’aura pas ses escouades de soldats parfaits dépossédés de leur libre arbitre grâce à la transfusion d’une infime goutte de sang... Cette victoire de von Kleist marque un seuil décisif dans la narration, le point au-delà duquel le fantastique quitte l’Histoire. Comme si celle-ci, telle une mare redevenant lisse après avoir englouti la pierre qu’on lui a jetée, reprenait son authentique noirceur sans que les entités maléfiques venues du fond des âges aient besoin d’y ajouter la leur.

Pourtant il n’y a pas de véritable rupture dans le déroulement narratif : pas un instant on a le sentiment que celui-ci se fend d’une bifurcation ; simplement ce qui regarde l’affrontement séculaire de Vlad et Radu semble mis à distance de ce qui relève de la seule authenticité historique - les représailles faisant suite à la mort de Heyzig, la tentative d’assassinat ourdie contre Hitler, le "projet Walkyrie"... Cette sorte de décollement tient plutôt d’une scission en deux phases - au sens chimique du terme - qui fonctionnent en miroir l’une de l’autre : un même chaos, une même violence paroxystique, des êtres poussés dans les ultimes retranchements de leur humanité de part et d’autre de ce fil ténu séparant la fiction de l’Histoire, que Fabien Nury a choisi de rendre visible ici, à ce point précis de son scénario. Sans doute par respect pour les victimes du nazisme : la mémoire est encore à vif des horreurs perpétrées, et cela impose qu’on n’y mêle pas ce qui divertit. Une case montrant, posée entre Winston Chrurchill et Pilgrim, une liste de camps avec en regard de chacun le nombre de morts alors décomptés exprime sans ambages cette posture très nette qu’a adoptée le scénariste et la subtilité avec laquelle il a croisé les emprunts à la réalité avec les fruits de son imagination. Et pendant que l’Histoire suit son cours, Vlad et Radu, les deux strigoï, sautant d’une incarnation à l’autre mus par une frénésie croissante, continuent de se poursuivre...
[À propos de cette délicate question des rapports entre vérité historique et éléments fictionnels, découvrez ce qu’en dit Fabien Nury dans les deux entretiens qu’il nous a accordés, ici  d’abord, puis - NdR.]

Dans ce dernier volet, le chaos est à son comble : les fusillades se multiplient, les fuites et les traques, les mises à mort. Le dessin de John Cassaday sert à merveille ces accélérations : des gros plans s’intercalent comme des détonations dans les vues panoramiques, les cadrages souvent de biais dynamisent les scènes de combat dont la violence et la complexité sont superbement transcrites et, sans que le lecteur s’y perde trop, il en ressent fort bien les confusions. Quant à cette synthèse si singulière entre l’hyperréalisme des êtres humains - modelé des visages, expressions finement inscrites dans les regards et les traits - et l’extrême stylisation des décors, associée à une composition rigoureuse qui dépasse bien souvent l’efficacité narative pour devenir quasi picturale, elle semble être la traduction graphique idéale de ce point scénaristique où Fabien Nury s’est si adroitement tenu au long de cette série.

En ces tout premiers jours de janvier 1943, le Second conflit mondial est loin d’être terminé. Mais l’infime brèche que Fabien Nury et John Cassaday avaient entrouverte dans le réel pour nous raconter leur histoire, elle, se referme. Sur de très forts contrastes, alors que toute la trame scénaristique, et les caractères des protagonistes, tendaient vers cette confusion chaotique où s’effacent les frontières rassurantes qu’un manichéisme simpliste trace systématiquement entre le Bien et le Mal. À la nuit succède le grand jour, couronné d’un ciel bleu pâle sans nuage ; la toute dernière planche montre même un crépuscule idyllique sur lequel se découpent deux silhouettes parfaitement centrées. Cette accalmie, aussi brutale que le cycle est violent, est peut-être fallacieuse... Plutôt qu’en des eaux appaisées, on est probablement dans l’œil du cyclone : d’infimes indices, textuels et graphiques, tracent les vagues prémices de monstruosités à venir. Mais il appartient à chaque lecteur d’imaginer l’ouragan maléfique qui lui plaira...


NB -
Acquérir l’album ne doit pas vous dispenser d’aller visiter le mini-site que l’éditeur a construit tout exprès : la bande annonce est une petite merveille, et vous pourrez découvrir la biographie des deux auteurs ainsi qu’une interview de Fabien Nury qui a, rappelons-le, accordé un second entretien au Littéraire, à lire en deux parties. 
L’achèvement d’un tel cycle méritait un supplément éditorial : à partir du mois prochain, les trois albums seront disponibles en coffret. Même si l’on a acheté les albums au fur et à mesure de leur parution, la beauté de l’objet - ce X découpé au cœur de la croix gammée serait-il une allusion aux X-Men que John Cassaday a dessinés ? - vaut bien une folie. Et puis c’est bientôt Noël...



Il y a 5427 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 26 novembre 2007 - article3143.html
John Cassaday (dessin), Fabien Nury (scénario) & Laura Martrin (couleurs), Je suis légion - Tome 3 : "Les trois singes", Les Humanoïdes Associés, novembre 2007, 64 p. - 12,90 €.
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