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Entretiens
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Trois ans pour un triptyque... Chiffre emblématique ? Sans doute : l’album s’intitule "Les trois singes", la couverture montre un trio - Pilgrim, Marjorie, Lester Collins. Et, trinité encore, ils sont trois à avoir donné vie à la série : aux noms de John Cassaday, le dessinateur, et de Fabien Nury, le scénariste, il faut ajouter celui de la coloriste Laura Martin qui a réalisé tout au long de ces trois volumes un magnifique travail : des dégradés superbes, des lumières impeccables toujours en harmonie avec l’atmosphère des séquences déssinées, une palette certes réaliste mais qui joue en même temps, avec subtilité, sur la symbolique des couleurs. L’adéquation est parfaite entre le scénario, le trait de John Cassaday et la mise en couleurs de Laura Martin : sans cela, Je suis légion n’aurait pas cette force. L’œuvre collective est, ici, une réussite sans faille.
Nous avions vécu le début de l’aventure en compagnie de Fabien Nury, et c’est avec plaisir que nous le retrouvons pour saluer la fin du cycle - bouclé, comme promis, en trois tomes.


Quand "Le Faune dansant", le premier tome de Je suis Légion est paru, vous aviez précisé que l’ensemble du scénario avait été bouclé dès le début ainsi que le découpage en trois albums mais que cela n’excluait pas de menus ajustements de dernière minute pour les deux albums qui étaient alors à venir. Dans quelle mesure avez-vous dû procéder à de tels ajustements ?
Fabien Nury :
J’ai surtout coupé... Toutes les scènes prévues au départ n’ont pas été conservées, et j’ai également supprimé un certain nombre d’informations et de détails qui, à la relecture, m’ont paru superflus et de nature à ralentir le dynamisme du récit. En règle générale, ce sont des retouches que j’ai faites de moi-même, en me relisant avant d’envoyer le scénario à John. En fait, pour les tomes 2 et 3, où l’action a une part prépondérante, j’ai surtout cherché à aller à l’essentiel des événements racontés, à ne pas tourner autour du pot. Mais comme les scènes de combat impliquent de nombreux protagonistes et souvent une certaine confusion dans leur déroulement, je me suis efforcé de rester très clair et j’ai donc ajouté quelques précisions à mes premières indications de mise en scène. Le plus important, pour les passages justement basés sur la confusion, c’est de montrer que l’action est confuse pour Untel et pas pour tel autre ; il faut savoir précisément ce que fait chacun des personnages impliqués, quel trajet il suit, quel objectif il a en tête... etc. À partir du moment où tout cela est clairement posé, on peut se permettre beaucoup de choses et passer d’un personnage à l’autre ; dans ce genre de scène c’est la gestion du rythme qui importe, et moins celle de l’espace.

"Le mal c’est, je crois, le sujet fondamental de Je suis Légion" avez-vous dit lors de notre premier entretien. Dans le tome 3 en effet, on atteint une sorte d’imprégnation maléfique généralisée absolument terrible...
Je suis légion est le scénario le plus sombre, le plus violent et le plus désespéré que j’aie jamais écrit ! On en arrive, dans ce dernier album - de loin le plus noir des trois - à cette espèce de chaos total, ce moment de folie où le mal s’auto-nourrit, et c’est vraiment là que je voulais aller. Mais je savais, dès le tome 1, que si on me laissait faire, l’histoire finirait ainsi ; je savais que je mettrai en exergue du dernier album la phrase de Joseph Conrad, Il était écrit qu’il me faudrait rester fidèle au cauchemar de mon choix. - c’est tiré de Heart of darkness, un livre que l’on voit entre les mains du lieutenant William Hayden dans le premier album. Je crois que c’est une des finalités de ce genre de récit, en BD, en littérature ou au cinéma, que de délivrer autant de noirceur, et il serait temps d’admettre qu’on aime ça, que les lecteurs aiment ça. Je crois aussi que ce type d’histoire ne doit pas être édulcoré, et je trouve désolants, voire obscènes, ces films de guerre américains qui s’achèvent dans les embrassades et les hourras alors qu’il y a eu des millions de morts - il est à remarquer, d’ailleurs, que les films de commando ne montrent jamais les représailles consécutives à une opération. La BD m’offrait, de ce côté-là, une liberté que je n’aurais pas eue dans un contexte habituel d’entertainment, et c’est justement cela qui m’a intéressé dans le tome 3 : aborder les représailles, et plonger les lecteurs dans ce contexte où les personnages sont contraints d’aller au bout d’eux-mêmes.
Karel, qui a tout sacrifié à la réussite de sa mission, finit par se sacrifier lui-même - mais il était foutu dès le départ : le sous-texte dit qu’en fait, il s’est échappé d’un ghetto. Von Kleist, lui, connaît le "dilemme de la taupe" jusqu’à sa pire expression : il prend la place de Heyzig, dont il a commandité l’assassinat, et se retrouve obligé de commettre des actes atroces pour garder son statut d’agent double. Quant à Pilgrim - ce "gentil policier" au nom programmatique... - on le voit terrifier des gens, s’allier avec des criminels, et aller jusqu’au meurtre. En fait, c’est un pèlerinage vers le mal qu’il accomplit, et il est confronté à cette terrible nécessité : ne pouvoir choisir qu’entre deux horreurs. Un peu comme si son combat menait à une impasse. Mais étant donné le contexte, et puisque je m’étais référé à l’Holocauste, j’ai aussi tenu à montrer qu’il y avait un "mal fictionnel" que l’on peut expulser - comme Maria rejetant Vlad - bien distinct du mal historique, qui est le seul mal véritable et que l’on ne peut pas vomir. C’est le sens de la scène où Pilgrim se trouve face à Churchill, avec entre eux la liste des camps et du nombre de morts ; c’est comme si un historien intervenait pour dire au scénariste : "À partir de cette liste, il n’y a plus de fiction. Ton histoire de transmigrations maléfiques s’arrête là."

En regard du Mal, on trouve quand même le thème de la rédemption...
En effet ; être confronté au pire cauchemar permet aux personnages de révéler leur nature profonde et cela mène certains d’entre eux sur le chemin de la rédemption : Pilgrim trouvera la sienne en acceptant enfin d’admettre son amour pour Marjorie, Karel se sacrifie, tout comme le père d’Ana qui, ainsi, expie son attitude de pochard tout juste bon à s’en prendre aux autres villageois, ou la mère de la fillette, qui pousse jusqu’à l’extrême ce qu’elle peut accomplir par amour pour son enfant. Quant à von Kleist, on devine qu’il fera partie des damnés de l’Histoire... Ces rédemptions correspondent à un infléchissement du rythme : dans un scénario comme celui-ci, il faut tendre vers un climax, aller de plus en plus vite et grossir toujours davantage les dangers ; une fois le paroxysme atteint, j’aime bien laisser retomber un peu les choses et finir sur une note assez mélancolique, comme celle que j’ai voulu insuffler aux dernières planches. 

Le "projet Walkyrie" dont il est question dans ce tome 3 fait-il partie de ces données que vous avez découvertes en explorant l’histoire des services de renseignements ou bien est-il une création de votre part ?
Le projet Walkyrie est totalement authentique - d’ailleurs un film va sortir l’an prochain sur ce sujet, avec Tom Cruise. Walkyrie était le nom de code du plan de sécurité interne du IIIe Reich imaginé par l’amiral Canaris, un homme courageux qui détestait Hitler et a essayé plusieurs fois de l’abattre. Dans Légion, je ne décris pas Walkyrie en soi mais une "sous-opération" si l’on veut, qui s’inscrivait dans le projet Walkyrie. Je me suis beaucoup documenté, mais Légion reste une fiction ; je n’ai donc pas cherché à être exact, mais précis et crédible, ce qui suppose une certaine fidélité à l’Histoire. Ainsi la liberté que j’ai prise par rapport à la vérité historique se borne-t-elle à un changement de dates et à une condensation des événements. Mais les éléments essentiels sont rigoureusement conformes à l’Histoire : la crypte inondée pour venir à bout des résistants qui s’y étaient cachés, le village rasé jusqu’à la dernière pierre en guise de représailles, la fameuse bouteille de cognac qui apparaît dès la première planche du premier tome - sauf que dans la réalité il s’agissait, je crois, d’une bouteille de Cointreau - la raison pour laquelle l’attentat contre Hitler a échoué... À l’exception du "projet Légion" et de la trame fantastique, je n’ai rien inventé ; j’ai simplement déplacé des faits réels dans le temps et l’espace, et introduit des protagonistes fictifs au milieu de personnages réels ou bien créés à partir de personnalités authentiques. C’est très rassurant de se baser sur des données historiques : quand la réalité offre ainsi suffisamment de matière, on sait exactement dans quel environnement on va situer la fiction.

Dans le tome 2, il y a une allusion à des textes anciens qui racontent le règne de Vlad Tepès. Ces références bibliographiques sont-elles réelles ou fictives ?
Les références sont fausses, mais elles ont été inspirées par des sources authentiques. Il existe en effet une sorte de compilation de textes concernant Vlad Tepès dont on connaît deux versions, l’une allemande et l’autre russe. Ce sont pour l’essentiel des suites d’anecdotes qui remontent environ au XVIIe siècle. Toutes rapportent des faits horribles, dont la plupart s’achèvent par des empalements. C’est dans ces récits que j’avais trouvé l’anecdote racontée dans le tome 1 - celle des 28000 soldats empalés pour effrayer le sultan ottoman. L’on peut s’emparer de ce qu’on veut dans ces chroniques, et Dan Simmons a puisé à la même source pour son roman Les Fils des ténèbres.

Le Vlad Tepès historique a-t-il vraiment eu un frère ou bien Radu est-il votre création ?
Je crois bien qu’il a eu un frère ou, du moins un demi-frère, mais c’est un personnage très obscur dont on n’a jamais vraiment su grand-chose - il offre donc matière à extrapoler, et celui que je développe est une pure fiction.

La fin de l’album laisse le lecteur dans la perplexité... il semble que Radu et Vlad fraternisent, après avoir poussé très, très loin dans le sang leur affrontement séculaire. Que s’est-il donc passé au cours de leurs ultimes migrations respectives ?
Je ne donnerai pas de réponse précise à cette question précise ! J’ai délibérément maintenu une ambiguïté totale sur la fin de l’histoire... Vlad et Radu sont-ils toujours là, ou bien Ana et Maria ont-elles réussi à rejeter leur "envahisseur" ? Le lecteur choisira la voie qu’il voudra. Ce qui m’intéressait, c’était d’écrire un dénouement qui ait l’air d’une happy end mais derrière lequel peut se profiler une monstruosité. Le dialogue entre la fillette et la jeune femme brouille les pistes, et c’est exprès... Je voulais que la dernière planche produise un effet comparable à celui de la fin de Shining - un effet fantastique reposant sur l’incohérence apparente d’un finale : je n’ai jamais compris pourquoi il y a Jack Nicholson sur la photo de l’hôtel Overlook. Mais elle est là, et je suis content qu’elle y soit.

Maintenant que ce triptyque est bouclé, avez-vous des projets précis quant au développement de l’univers de Légion à travers d’autres cycles ?
Cette histoire-ci est terminée, en effet - j’estime en avoir fait le tour dans ce contexte de la Seconde Guerre mondiale, et je n’ai pas particulièrement envie d’écrire un scénario qui raconterait ce qui se passe après le 13 janvier 1943. Mais je peux bien sûr changer d’avis... Les agissements des services secrets pendant la guerre de 39-45 offrent encore un bon terrain d’inspiration pour un scénariste - mais j’ai déjà injecté dans cette histoire ce qui m’avait le plus marqué, et à trop puiser aux mêmes sources, on risque la redite. Donc si je reprends ce concept de la migration d’une entité maléfique d’un corps à l’autre par le sang, et cette idée de deux frères qui s’affrontent au cours des siècles, j’aime autant m’emparer d’un autre contexte historique. D’autant que les personnages de Vlad et de Radu me donnent cette possibilité de voyager dans le temps : je peux imaginer leur parcours depuis 1550, voire, pourquoi pas, imaginer que la série des migrations ne commence pas avec Vlad Tepès... et qu’elle continue dans le futur. Pour l’instant, rien n’est encore écrit ni même esquissé - il y a seulement des idées dans l’air - mais je pense qu’à moyen terme, effectivement, je reprendrai le concept de Légion - par exemple j’aimerais bien écrire une histoire qui aurait pour cadre la Retraite de Russie, ou l’Ancien Régime... Ce qui est sûr, c’est que ce sera complètement différent, moins "espionnage" et plus délirant, sans doute construit selon d’autres schémas narratifs. Nous n’avons encore rien évoqué de ces possibilités avec John : notre priorité était d’achever ce triptyque.
De plus, nous sommes maintenant occupés par un autre gros projet : il y a de fortes probabilités que Légion soit porté à l’écran. John sera derrière la caméra, et j’ai déjà écrit le scénario, à partir de celui qui a servi à la réalisation des albums. Il correspondait à un film de plus de quatre heures ; il a donc fallu le remanier pour conserver la même histoire sans en perdre la substance. Si je m’étais contenté de condenser, il y aurait eu trop de déperditions. Nous avons les producteurs, nous sommes en recherche de financement - les choses sont bien avancées mais comme il est très difficile de faire du cinéma, cela ne signifie pas que le film se fera à coup sûr. Toujours est-il que John et moi sommes pour l’instant focalisés sur cette adaptation cinématographique ; nous n’avons donc rien prévu quant à d’éventuels développements de l’univers de Légion à travers d’autres albums de bande dessinée - d’ailleurs, ces projets pourraient être confiés à d’autres dessinateurs... la porte est ouverte.

Lors de notre premier entretien, vous disiez n’avoir jamais rencontré John Cassaday. Est-ce aujourd’hui chose faite ?
Non, toujours pas, mais nous nous sommes téléphoné ! Nous aurons donc terminé Légion sans nous être jamais vus - nous avons essentiellement communiqué par courriels, puis par téléphone. Au moins, maintenant, chacun connaît la voix de l’autre (rires). Mais nous avons prévu de nous rencontrer pour de bon en 2008.

Lire ici la suite de l’entretien.



Il y a 14210 signes dans cet article.
Isabelle Roche, le 24 novembre 2007 - article3141.html
Interview réalisée le 31 octobre 2007 dans les locaux des Humanoïdes Associés - 24 avenue Philippe Auguste - 75011 Paris.
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