Quand on a que Dada à opposer au temps...
Les périodes les plus malheureuses sont celles où l’artiste, séparé des uns par la nature des signes qu’il emploie, se trouve séparé des autres par la nature des choses qu’il désire signifier, la masse ne comprenant plus ce qu’il dit, et "l’élite" n’acceptant pas ce qu’il veut dire. Ainsi Lautréamont, inintelligible pour les "déshérités" et inacceptable pour les "privilégiés". Ainsi Baudelaire et Flaubert qui avaient besoin que leur lecteurs fussent à la fois imbus de culture bourgeoise et exempts de préjugés bourgeois.
Emmanuel Berl, Les Deux sources de l’art occidental.
Désormais tout va bien. Considéré, la classe de ceux qui lisent. Tous sans exception seront en même temps imbus de culture bourgeoise, exempts de préjugés bourgeois. Tous auront, sinon lu Libé, du moins ingurgité sa culture, même si Télérama les révulse. Génération ARTE, Canal, tous "déshérités" et "privilégiés" ont appris l’art de la rébellion sous Karl Zéro qui, l’édulcorant un peu, reprenait l’enseignement majeur de Maître Hallier.
Depuis 1917, la norme est à la révolte.
Du professeur de français, aujourd’hui à la retraite - classe 1960 - aux jeunes refusants de la génération Grand bleu, Paracétamol, Touche pas à mon pote, mêmes Lumières balisent nos chemins : Rimbaud, Lautréamont, Dada, Breton moins, Louis-Ferdinand Céline et la Beat Generation. Tendance Al Qu’Aïda ou retour du substrat celte, la différence n’a pas grande valence. Qu’ils soignent leur gauche ou leur droite, tous sur de semblables Rings, prétendent boxer. Jusqu’au KO final, la mort de l’art occidental, sa renaissance ou sa réminiscence !
On n’en reviendra pas.
En face, non pas une arène, seulement un café triste où d’éternels hussards, faux jeunes hommes, de mépris et de morgue tramés, peinent à intéresser le monde qui vient à leurs vicissitudes de desperate houswives. L’âge qui vient, les jeunes filles qu’il faut faire boire pour croire les posséder, sans jamais les garder, le mépris des femmes de leur âge qui leur rappelle dangereusement le leur et surtout la certitude, jamais avouée, fichée comme une épine au cœur, que de la clarté de leur style, de l’élégance tragique de leur vie, nul ne se souviendra quand il ne seront plus. En filigrane, deux Maîtres qu’ils n’égaleront pas, les plagiant seulement : Blondin - le style et parfois la boutanche -, Fitzgerald pour la fêlure, mon camarade.
Les uns et les autres ont abandonné - au nom d’un Éternel - leur Siècle à son malheureux sort. Datura, Vodka, coca, rails de haine ou hurlements en faveur de Soi-même ne les sauveront plus. L’ombre s’allonge, étendant les ego de l’infini au zéro. Sans retour.
Aujourd’hui les éditions du Mort qui trompe et ses valeureux capitaines de trente ans font œuvre de piété filiale, rééditant Lucien Suel. Vieil enfant punk, nourri de rock Presley, qui crut - hallucination sonore et visuelle, ô le grain de la voix, sur les hanches du gominé -, voilà quarante ans déjà, voir passer la Madone, qui transverbère la nuit humaine. Il n’en reviendra pas. Sur la Route, aux côtés de Kerouac, en noble compagnie, il marcha, crut réciter un Kaddish, en compagnie de Ginsberg, célébrant les jardins ouvriers du Père Lemire. Toute sa vie aux pieds de l’autel burroughsien à attendre le satori de Paris, qui n’arrivera pas ! Suel, enfant triste des Flandres artésiennes, découvrit le poème à consignes, le cut up, fonda une maison d’édition, marginale c’est bien mieux, Underground d’Émerveillement littéraire. Au centre de sa quête, l’INDIVIDU DUDU contre COSMIC-GALATA rédacteur d’un vaste PLAN DE CRETINISATION DE LA JEUNESSE rédigé par le COLLECTIF TROUDUCC, TRAVAILLEUR REPUBLICAIN ORGANISE UNANIMEMENT DANS UNE COLOSSALE CONNERIE, dans un monde soumis aux belles images, au Contrôle, à la Publicité, au Capital, à la pornographie...
Quand on a que Dada à offrir en partage à un monde sous domination !
Ce n’est pas que ses poèmes soient mauvais. Ils ont raté et l’éternité (celle d’Horace, de Virgile, de Nerval ou de Mallarmé) comme ils manquent le temps présent ! Postmoderne, il va sans dire. Le baroque seul convient, capable d’unir ce qui ne se peut, unique et non ultime réponse à la schizophrénie d’un monde où tout prétend cohabiter, en cet espace-temps, proprement magique que fut pour l’Occident entier le phantasme de fin de l’Histoire que les Barbares, d’un geste souverain, Ground zéro, stoppèrent net.
Sombre Ducasse, 8,50 euros, paru en 2007.
À lire comme une curiosité. À chantonner comme nos grands-parents une rengaine de Gershwin. À humer pour se convaincre de l’imposture des avant-gardes, destinées, ce n’est pas bien original, à vieillir.
À lire surtout pour se persuader que l’idiosyncrasie seule, peut-être sauvera ce presque rien, ce suressentiel qui, au-delà des modes, fonde - incapable de produire d’épigones - la chose littéraire : Walser, Barrès, Chateaubriand, Retz, Faulkner, Debord, Modiano, Bellow, Grossman (David), RB... y en aura d’autres ! La liste est longue tout de même d’auteurs qui, renonçant au temps, L’ont servi, comédiens, prêtres et soldats, ne faisant que du bleu.
Formule valable sans doute dans tous les arts. L’homme seul et nu, sur le front de bandière, plaque sensible, feuille au vent que le Siècle déchiquette et balaie. La Beat Generation ne fut grande que d’avoir sucé Withman à la mamelle, ramassé l’étincelle transcendentaliste à Concord et non d’avoir traduit l’infantile colère célinienne dans la langue de Faulkner ! Le mythe publicitaire fabriqué par des éditeurs en veine de "gloigloire", auxquels désespérément s’accotent mille jeunes gens, en veine de devenir des Bukowski (le mec qui scandalisa la France à Apostrophe), ne conduit qu’au succès d’un jour. 99 francs, maximum. Gloire vite dissoute dans la neige télévisuelle.
Comment leur en vouloir en un temps où les diplômes se servent plus vivre, et où salariat, à nouveau, signifie misère. Vivre en marge en noircissant du papier, suffit déjà à l’estime de soi et au compagnonnage intellectuel, du moins en l’étrange pays !
En temps de disette comme en temps de disette !
À lire, comme le parfait exemple de ce que fut la Generation 1960, comme les cut up déguisées en Œuvre personnelle du clown Hallier témoignent des années 1980. Un jour viendra où nos arrière-petits-enfants s’étonneront de la longévité concomitante de Philippe Sollers et de Johnny Haliday. Inexplicable, selon Eux, au siècle de Ian Curtis et de Guy Debord !
La sociologie a encore de beaux jours devant elle !
NB - Pour visiter le site des éditions du Mort qui trompe... par ici.
* La reproduction de Soupape d’admission, gouache sur épure d’ingénieur signée Francis Picabia, est disponible en téléchargement gratuit sur le site Dada et dadaïsme.
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