Rentrée 2007
New York, quartier de Brooklyn, 1967 : le jazzman Tyrone Jackson, dit Ekundayo, est assassiné en pleine rue. Mais ce n’est que le début d’une série de meurtres visant tous des jazzmen afro-américains. En plein black power, après les assassinats du révérend King et de Malcolm X, nul doute qu’il s’agit de crimes racistes tous commis par un seul et même homme, surnommé "Le fils de Whiteman". Tous étaient des adeptes de la New Thing, un mouvement de free-jazz initié par John Coltrane.
À l’époque, la jeune journaliste Sonia Langmut enquête sur ces meurtres, enregistrant sur bandes les interviews réalisées de témoins, de futures victimes, de membres de la communauté du jazz et même du présumé assassin. Sonia Langmut disparaîtra quelques semaines plus tard sans laisser d’autres traces que ses enregistrements et quelques carnets laissant la part belle au mystère. Quarante ans plus tard, plusieurs personnes, elles aussi contemporaines des meurtres de 1967, racontent leur vie à cette époque, leur rencontre avec Sonia Langmut et reprennent l’enquête du premier au dernier meurtre, nous divulguant petit à petit le fil de l’histoire.
Plus que le récit de ces témoins et les révélations progressives sur le tueur de ces jazzmen noirs, New Thing est une véritable peinture de l’Amérique des années 50-60 et des mouvements divers qui ont secoué la société en exprimant les revendications des Afro-Américains et leur aspiration à une juste émancipation. Les Black Panthers, les discours de Martin Luther King ou de Malcolm X, les marches qui ont envahi le pays pour réclamer l’égalité des droits, les premiers mariages mixtes, les crimes racistes, la mère Afrique, la vie new yorkaise, les grands meneurs... Tout y passe, nous livrant ici plus qu’une simple histoire mais plutôt un livre d’Histoire sur de fond de musique jazzy.
Wu Ming est un collectif d’auteurs italiens qui écrivent quand bon leur semble. Pour exemple, New Thing a été écrit en deux ans et demi. Chacun y laisse sa marque, sa trace, son style : c’est ce qui fait l’originalité et la réussite de cet ouvrage. Ainsi, à travers les multiples interventions des témoins de l’époque, chaque auteur s’exprime, raconte son histoire, sa vision des choses, son point de vue sur les événements houleux des années 60. Ce qui amène une réelle richesse, une pléthore d’informations toutes très pointues sur le sujet et donne au récit un rythme certain du début à la fin, sans aucun temps mort. À l’instar de ce collectif d’auteurs dont on ignore les noms, chaque personnage témoigne à travers un sobriquet, comme ceux dont s’affublaient nombre de jazzmen de l’époque : Green man, Blood will tell, Rowdy-dow, Sweet blood, Thumbtack...
Néanmoins, l’abondance des narrateurs, leurs interventions çà et là, sans cohérence toujours bien visible, l’accumulation de discours certes très enrichissants peut parfois semer une certaine confusion et empêcher de suivre le fil conducteur de l’histoire, dont la lecture est rendue difficile. On en oublie de temps en temps l’intrigue de fond, à savoir les meurtres racistes commis et l’identité du Fils de Whiteman, qui nous est d’ailleurs délivrée un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais au final, on se plonge avec plaisir dans les années 60 et leurs troubles, dans cette lutte pour la liberté et l’égalité avec une irrésistible envie de mettre un bon disque de jazz en fond sonore. Du sud des États-Unis à New York, en passant par Memphis ou les quartiers "chauds" de Los Angeles, le lecteur voyage au cœur de l’histoire avec beaucoup d’intérêt et le sentiment d’avoir vécu cette période. Un ouvrage très enrichissant donc, agréable à lire et, surtout, écrit de façon très originale, pertinente, vivante - ce qui pourra dérouter quelques lecteurs...
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